A la découverte des œuvres de Dominique Ziegler.
Dominique Ziegler est devenu en quelques années un auteur de théâtre reconnu par ses pairs. En témoigne notamment la récente publication aux Editions Campoche de ses œuvres complètes, véritable entrée officielle dans la grande famille des écrivains dramatiques romands.
Le public, moteur incontestable quoique souvent contesté, le savait déjà, puisque dès ses premières pièces, Dominique Ziegler a su le faire venir dans les diverses salles, à géométrie variable, où il était invité à se produire et à se mettre en scène.
« L’action du théâtre, comme celle de la peste, est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. »
Antonin Artaud
On se souvient de sa pièce N’Dongo revient, montée à Genève, à l’Auberge du Cheval Blanc, en 2002, qui a plu d’emblée et même au-delà des frontières, puisqu’elle a tourné à Paris, avant d’être reprise en 2004 et 2006 au Théâtre de Carouge. On ignore peut-être qu’elle avait fait l’objet d’une invitation en Afrique en bonne et due forme, mais qu’au dernier moment le projet a capoté, politique et affaires étrangères, voire ‘affaires’ tout court ayant eu une sorte de dernier mot.
Les saletés du monde
Comment expliquer cet engouement tout à fait mérité pour celui que l’on finit, dans les débats, par confondre avec son père Jean, tant est vissé en lui l’envie de dénoncer scandales, mafias, et inhumanités en général ?
A la différence de son universitaire de père, Dominique ne règle pas son compte à la société par des pamphlets ou des rapports, voire des engagements politiques au plus haut niveau ; non, lui préfère l’écriture théâtrale pour faire comprendre toutes les saletés du monde. Car l’écriture dramatique permet de mettre en perspective de manière poétique ou comique, le grotesque, l’absurde, et la hideur du monde.
Ecrire le monde
Ecrire pour le théâtre, aujourd’hui, pose un certain nombre de questions, auxquelles d’ailleurs les Editions Campoche tentent de répondre au fil de leurs publications. En cela, Philippe Morand et son équipe font vraiment œuvre utile, donnant à voir le vaste territoire des possibles en la matière.
Dominique Ziegler, qui a déjà obtenu quelques récompenses littéraires, a bel et bien une écriture, et cela frappe dès la première lecture, dans le silence de la chambre, c’est-à-dire d’emblée, sans jeu, sans décor, sans acteurs. Sans théâtre presque. Ecriture qui s’immisce narquoise dans les sujets traités, et plus précisément dans la ‘langue’ parlée par chacun de ses personnages. Dans N’Dongo revient par exemple, il réussit dès la première réplique à montrer comment Président Blanc ne parle pas du tout la même langue que N’Dongo. Et il ne s’agit pas de marquer ainsi une simple et évidente altérité entre gens de pays différents, mais plutôt de faire sentir une condition sociale, un statut de légitimité/illégitimité de la parole au sens où le décrivait Bourdieu, bref, de faire entendre à haute voix la géographie intérieure des protagonistes pour que le lecteur saisisse en un seul mouvement d’où ‘ils’ parlent. Dans Affaires privées également. D’entrée de jeu, la langue de la banque, de la finance, de la ‘flibuste’ comme il dit, claque entre les deux héros de la scène première, scène primitive.
Succès
Son sens de l’observation linguistique, Dominique Ziegler le met au service de sujets modernes, et c’est probablement l’une des explications de son succès. Il y a quelques années, on prédisait la mort du théâtre politique, la mort d’un certain théâtre d’idées, et peut-être même qu’on le souhaitait tacitement. Le spectateur avait le choix entre aller au théâtre voir des classiques à la thématique universelle - donc aussi politique - dans de merveilleuses mises en scène, prenons au hasard le Malade imaginaire de Stratz, le Macbeth d’Engel, ou encore les Trois sœurs de Pogrebnitchko ; ou pouvait se gausser en famille d’une non moins universelle situation vaudevillesque et bourgeoise, ou encore se mettre à penser à la misère du monde, assis sur un joli siège de velours rouge. Ziegler a en quelque sorte mélangé ces trois directions. Ses pièces sont en fait assez classiques, souvent grinçantes et vénéneuses, et nous disent la vie telle qu’elle est, cruelle, ridicule et parfois ‘bête et méchante’. La dichotomie entre les thèmes abordés et la manière de les traiter ont assuré la réussite de son entreprise théâtrale. Il a su redonner au public l’envie d’aller voir là-bas s’il y est, en prenant soin de ne jamais flatter ce public ni le prendre de haut, ce qu’il est peut-être bon de souligner en ces temps de ricanements planétaires généralisés, souvent ‘téléphonés’ d’ailleurs.
Le théâtre de Dominique Ziegler fait réfléchir sans les inconvénients supposés de l’exigence de la réflexion ; d’autre part, il ne racole pas, il ne diabolise ni les uns ni les autres, il ne démoralise pas, il cherche juste des partenaires-spectateurs capables de partager idées, idéaux, et points de vue documentés. C’est ce que le public avait entendu dès le début, et avait su relever. C’est ce que vient confirmer cette publication.
Rosine Schautz
Dominique Ziegler. « N’Dongo revient et autres pièces » (Théâtre 2001-2008). 2009. 610 pages.