Cette 30e édition joue la carte de l’historicité de la danse.
De Béjart à Cunningham, la 30e édition du Festival Montpellier danse joue, du 18 juin au 7 juillet, la carte de l’historicité de la danse. Une exploration en forme de regard à la fois rétrospectif et prospectif sur la création d’hier et d’aujourd’hui.
Histoires dansées
Figure charismatique, Maurice Béjart a su mettre en avant certaines positions et postures corporelles, fluides ou anguleuses, propres à rehausser les accents dramatiques tant dans les ensembles qu’au cœur des solos, qui ont toujours su concilier néo-classicisme, expressionisme, jazz, rock, influences exotiques, twist et touches de Martha Graham. Le Béjart Ballet Lausanne donne plusieurs programmes qui laissent à voir l’excellence de la maîtrise expressive dans les bras qui forment un alphabet en forme d’esperanto émotionnel que rehausse une musicalité de tous les instants. Chez ce natif de Marseille naturalisé suisse l’art des enchaînements comme celui des ruptures sont poussés à leur acmé artistique. Il compose au gré d’inspirations éclectiques empruntant son style à tous les vocabulaires chorégraphiques.
Autre phare emblématique dans l’histoire de la danse, Merce Cunningham avec une pièce anthologique, Roaratorio (1983) qui montre combien son travail est indissolublement lié à l’œuvre du compositeur John Cage. Déni des codes, en affirmant que n’importe quel type de mouvement peut être de la danse. Créé initialement par John Cage pour la radio allemande à partir de Finnegans Wake de l’écrivain Irlandais James Joyce, Roaratorio distille un paysage corporel alternant dissémination, sauts, croisements et pas de gigue. Un maelström aussi accouplant sons, mots du poètes et rumeurs urbaines. L’ensemble propose une authentique cosmogonie en correspondance intime avec la pensée de Joyce en multipliant les centres et les points de vue sur le plateau.
Métamorphoses
« C’est dans l’épreuve que je fais d’un corps explorateur voué aux choses du monde, d’un sensible qui m’investit jusqu’au plus individuel de moi-même et m’attire aussitôt de la qualité de l’espace, de l’espace à la chose, de la chose à l’horizon des choses, c’est-à-dire à un monde déjà là, que se noue ma relation avec l’être », écrit le philosophe français Maurice Merleau-Ponty. Cette pensée pourrait servir de viatique à Splendeur inespérée, le nouvel opus de la chorégraphe établie à Montpellier Germania Civera. Dans un souci d’explorer le rapport au corps et à la temporalité, elle y évoque le phasme, cet insecte doué pour le camouflage, qui appelle à se fondre dans la réalité pour mieux se l’approprier. La création promet d’entrelacer textes de mystiques orientaux, récits oniriques, images flottantes de cinéma au service d’un imaginaire qui s’est souvent plu à redéfinir un schéma relationnel entre la matière chorégraphique, comme en témoigne son Fuero(n) (2008) de merveilleuse mémoire. Ou un maillage transgénérationnel palpitant d’une histoire de la danse en reprenant une séquence culte du Sacre de Béjart.
Expressivité
Retour aux sources pour le danseur-chorégraphe prodige Akram Khan, avec son nouvel opus Gnosis accompagné de cinq musiciens. Après les collaborations récentes avec Sidi Larbi Cherkaoui, Sylvie Guillem et Juliette Binoche, l’artiste d’origine se réalimente à son terreau gestuel de prédilection le kathak. Cette danse classique du nord-ouest de l’Inde est caractérisée par une virtuosité hypnotique et sidérante. L’attaque vive du mouvement vient finir en ondulations suspendues, les véloces pirouettes s’interrompent en blocages impeccables. Axé sur le rythme, engageant tout le corps jusqu’à la gestuelle des mains et des poignets, osant la pose statuaire, le kathak revisité par Khan pose une vibration visuelle de tous les instants Gnosis, se veut aussi une forme de conte philosophique et gestuel brassant les thèmes de l’aveuglement, de l’obscurité, de la difficulté à avoir une vision claire de la vie. On y croise une large palette de figures héroïques chères à la mythologie indienne. Puissance et poésie se mêle pour une odyssée au cœur de l’humain et de ses mythes.
Depuis "Kaash" en 2002, la question de l’origine (qu’elle soit du monde ou du danseur) est au centre de la démarche de Khan transfigurée par une aura mystique et des références occidentales et contemporaines. Les créations de cette figure de proue de la danse contemporaine anglaise demeurent néanmoins profondément marquées par le kathak, dont les mouvements circulaires des mains et des poignets confèrent à cet art un style singulier. Le danseur doit posséder des qualités physiques et garder une grâce malgré la vitesse de sa danse. De plus le kathak s’appuie avant tout sur les mouvements des pieds et des mains. La kathak est caractérisé par des mouvements de pirouettes et différentes postures proches de la statuaire indienne évoquant de loin en loin les figures du dieu Krishna ou du guerrier Arjuna.
Mouvement spiralé
Pour son Rosas dantzt Rosas (1983), la danse de la belge Anna Teresa de Keersmaeker semble à l’image de la musique de De Mey et Vermeersch, minimale et répétitive, construite en boucles. Une manière de rythmer une chorégraphie au caractère énergique et volontaire. Où les anatomies de quatre femmes constituent de merveilleuses figures tourbillonnantes partagées entre extrême physicalité et relâchement nonchalant ouvrant sur une dimension poignante d’humanité. Un son respiratoire trame de petits gestes réglés et assure une subtile alternance de dynamiques de mouvements. De spirales en reprises, le canevas chorégraphique s’axe sur des mouvements et gestes que l’on croirait puisés à même la vie de tous les jours. D’une grande richesse sur le plan graphique, la danse, un temps assise, part du buste et se distille en autant de flexions, extensions et rotations. Et cisèle une pièce d’une musicalité corporelle de la plus belle veine.
Bertrand Tappolet
Montpellier Danse, du 18 juin au 7 juillet 2010
www.montpellierdanse.com