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Livres d’art - mars 2008

La photographie à l’honneur...

Article mis en ligne le mars 2008
dernière modification le 22 janvier 2012

par Laurent DARBELLAY

Photographies modernes et contemporaines de la Collection Neuflize Vie
La Collection Neuflize Vie constitue incontestablement une des collections d’entreprises les plus impressionnantes et variées de France, voire d’Europe. C’est la première leçon à tirer du très beau volume édité par Flammarion. On savait que la société Neuflize Vie, active dans les assurances, menait depuis plusieurs années une politique de mécénat centrée sur la photographie contemporaine et sur la jeune création photographique, ainsi que sur des institutions muséales (Jeu de paume, Maison européenne de la photographie). Cependant, on n’imaginait pas que leur fond d’œuvres modernes et contemporaines était riche à ce point. En effet, le livre – édité par Régis Durand et Dominique Baqué – propose un survol très large, complet et pointu de la création photographique depuis l’entre-deux-guerres.

Gisèle Freund, Autoportrait, Mexico, 1950.

Le volume s’ouvre sur un essai de Régis Durant consacré aux rapports entre la photographie et les problématiques de la mémoire et de l’identité. Partant évidemment de La Chambre claire de Barthes, l’essai s’interroge sur les tensions suscitées par l’art photographique entre mémoire et imaginaire, sur la valeur documentaire du cliché, et surtout sur les différentes facettes de la dimension mémorielle à l’œuvre dans l’acte photographique. L’auteur rattache pour finir les clichés de la collection avec cette question de la mémoire, afin d’en pointer l’importance et la prégnance.
Dans un second essai, Dominique Baqué aborde longuement la collection Neuflize Vie sous l’angle de la représentation de la figure humaine. Illustré par des œuvres de Gisèle Freund, Nan Goldin, Robert Mapplethorpe, Robert Doisneau, Johan van der Keuken, Martine Franck, Philippe Ramette, ou encore Martin Parr, Baqué envisage dans son propos plusieurs facettes du corps humain (le visage, le corps dans son entier, le lien avec le paysage), avant de conclure par l’étude de ce qu’il appelle la « dérision, burlesque et idiotie » du corps.
La troisième partie du livre propose une présentation biographique et analytique très complète des artistes de la collection. De A (Martin Aballéa) jusqu’à Z (Edwin Zwakman), 200 créateurs sont évoqués. C’est alors un véritable panorama (remarquablement illustré) de la création photographique des XXe et XXIe siècles qui est proposé au lecteur. On y trouve la plupart des « valeurs sûres » : outre les photographes cités plus haut, on évoquera Giacometti capturé par Sir Cecil Beaton, de splendides portraits d’Edouard Boubat, Michaux et Dubuffet sous l’œil de Paul Facchetti, une vue en clair obscur de Chandigarh par Lucien Hervé, un visage de femme sublimé par Jacques-Henri Lartigue, l’Amérique suburbaine de Bill Owens, ou encore les sidérants autoportraits de Kasimir Zgorecki, qui multiplie les alter ego.

Kasimir Zgorecki, Autoportrait en peintre, 1925.

Dans le champ contemporain, on relèvera, parmi d’autres, un portrait de Désirée Dolron, une série, comme toujours séduisante, d’Andy Goldsworthy, des mains de Gary Hill, les tableaux vivants de Sarah Jones et de Karen Knorr, les bouches et les yeux de Sam Samore, les visages épurés saisis par Jean-Baptiste Huynh. Enfin, le volume nous fait découvrir plusieurs jeunes créateurs qui brouillent les frontières entre photographie, arts plastiques, cinéma, vidéo, et dont les approches peuvent combiner le documentaire, la fiction, la sociologie, la mode tels Clarisse Hahn, Camille Henrot, Nicole Tran Ba Vang.
En résumé, cet ouvrage réussit la gageure d’être à la fois le catalogue d’une riche collection privée, un élément de réflexion théorique et un ouvrage panoramique sur la création photographique d’hier et d’aujourd’hui.
(Régis Durant et Dominique Baqué, Photographies modernes et contemporaines de la Collection Neuflize Vie, Flammarion, 75 euros)

Martin Parr
On reste dans le domaine de la photographie avec l’ouvrage que consacre Phaidon à un des plus fascinants photographes contemporains, le Britannique Martin Parr. Le principe de cette collection est connu : il s’agit, en 55 reproductions, de proposer un panorama aussi complet que possible de l’œuvre d’un photographe. Le prix très abordable des volumes, la qualité et la taille des reproductions, les commentaires apportés à chaque cliché, la présentation biographique initiale, rendent cette collection 55 incontournable pour tout amateur de l’esthétique photographique, et le livre consacré à Martin Parr ne déroge aucunement à la règle.
Dans son choix de clichés et ses commentaires, Sandra S. Phillips rend parfaitement hommage à la qualité, à la variété, au mordant et à la complexité de l’art de Martin Parr. L’introduction nous permet de saisir la jeunesse de l’artiste à Londres, sa formation en photographie au Manchester Polytechnic de 1970 à 1975, l’influence fondatrice de Robert Frank et du photographe américain Tony Ray-Jones. On comprend ainsi mieux comment s’est mis progressivement en place son style, à mi-chemin de la photographie d’art et de la photographie documentaire, où domine l’intérêt pour la culture de masse, la société de consommation, l’obsession des loisirs et le goût pour la « junk food », tout cela filtré par un regard à la fois sociologique et caustique.
La présentation commentée des 55 clichés donne à voir différentes facettes de son art, des clichés en noir et blanc de la fin des années 70 saisissant les banlieues et les habitudes anglaises, jusqu’au volume de 1995 « Quel monde », consacré au tourisme international, en passant par « Bad Weather », consacré au délicieux climat britannique, « The Cost of living », formidable regard sur l’univers mondain britannique des années 80, ou encore la terrifiante série « British food », dans laquelle Parr, armé d’un objectif macro, saisit en très gros plan des saucisses crues ou des pâtisseries écoeurantes et affaissées. God save the queen !
(Sandra S. Phillips, Martin Parr, Phaidon, 19 euros)

Laurent Darbellay