par Bertrand TAPPOLET
A l’affiche du Théâtre de Marionnettes de Genève, la création marionnettique s’ouvre à un étonnant déploiement de formes et de thèmes afin d’épouser les horizons d’attente de tous les âges. Ce ne sont pas moins de douze spectacles qui émailleront la livraison saisonnière, se partageant entre créations, accueils et reprises.
Conte à rebours
Règlements de Conte de Claude Inga-Barbey dévoile Hans-Christian Andersen sous les traits d’un homme défait, saisi à la veillée de sa vie. Un homme à l’univers désenchanté et ourlé de noirceur. L’humour subtil et ravageur de la dramaturge dissipe cette brume acide pour laisser apparaître la chambre de celui qui sa vie durant lutta pour ne pas être corseté dans les plis de prosateur en contes pour enfants. Comme surgis d’une poésie visuelle à la Grimaud, la petite sirène s’extrait des flots et le fantassin de plomb sort de sa gangue de cendres. Tous viennent souffler à l’oreille d’Andersen leur désir de se voir scénariser un autre parcours et de régler quelques comptes pour tant de malheurs subis. L’opus conjugue les marionnettes dans un merveilleux défilé de manipulations et apparitions diverses aux comédiens : le trio Doris Ittig, Barbey et Claude Blanc qui fit les belles heures de Bergamote.
Toon et sorcière
Claude-Inga Barbey dirige aussi les acteurs de Chaperon Rouge Cartoon . Dans les grandes espérances de producteurs hollywoodiens conviant un virtuose des marionnettes à fils flanqué de son manager suisse à coucher sur l’image le nec plus ultra dans l’art de la manipulation, il y a une grande part de l’univers burlesque de Tex Avery. Celui qui n’hésite pas à « revisiter » quelques célèbres contes populaires pour enfants. Les fils des récits s’emmêlent et le hors champ apparaît confondant de loufoquerie. Bruitages et musique « commentent » encore la transe et confèrent à ce cartoon pour marionnettes à fils longs un style entre parodie, clins d’œil, hommages et fins ou chutes que l’on croyait trop bien connaître, ici malicieusement détournées.
Reprise ensuite d’une création maison, un incontournable de la littérature enfantine, La Sorcière du placard aux balais . On retrouve Ittig et Barbey aux côtés de Guy Jutard pour un jeu pétillant d’inventivité et d’humour sur les perspectives de représentation et les codes scéniques. Le spectacle convoque, dans un espace commun, l’art du comédien, marionnettes de table et théâtre d’objets. Une bicoque hantée découvre une sorcière tentatrice libérée de son réduit voulant ramener l’humain dans son monde clos.
Importante coproduction, portée à la scène par Alfred Le Renard Le Médecin malgré lui est une farce moliéresque dévoilant de sidérants acteurs marionnettisés. Emperruqués, visages transfigurés par le masque façon commedia dell’arte, corps miniatures, les comédiens sont les merveilleuses figures à gaine d’un théâtre forain.
Réalisme et fantastique
Molière du théâtre jeune public en 2007, La Mer en pointillés est un geste de théâtre pluriel, qui associe jeu, théâtre d’objets et figurines animées. Un thème sensible est abordé, celui de l’immigration. Drôlerie et poésie se mêlent dans une atmosphère qui n’est pas sans évoquer certaines réalisations de Roberto Benigni mariant les contraires, le tragique, la folle sincérité et l’onirisme. Héritier des Carlo Goldoni (des individus en proie à leur destin), Carlo Gozzi (la satire d’une société contemporaine) et Dario Fo (la farce façon commedia dell’arte pour mettre la réalité sens dessus dessous et en révéler les servitudes), Serge Boulier ressuscite le parcours de l’espoir d’un homme. Sur le plateau, c’est un théâtre de la bricole. Ce chaplinesque artisanat pour temps modernes est fait de choses ténues.
Serge Boulier signe aussi l’adaptation d’une nouvelle de Gogol, Le Manteau , qui critique les inégalités sociales. Ce conte fantastique surgi des brumes pétersbourgeoises met aux prises un fonctionnaire, son manteau neuf et un spectre. Entre acteurs masqués et marionnettes aux dimensions changeantes, la pièce se déroule dans un huis clos bureaucratique où placards et tiroirs sont propices à d’étranges apparitions. S’inspirant du roman Capitaines des Sables de Jorge Amado, Les Enfants du Bing Bang , monté par Guillermo Fernandez, dévoile la réalité des enfants des rues. Cette création mêlant marionnettes sur table, comédiens et images animées revient sur la perspective capable d’améliorer le sort de ces enfants perdus : la connaissance enrichissant l’imaginaire et le jeu, qui permet d’accéder à la possibilité d’un monde moins injuste.
Mis en scène par Isabelle Matter Un Os à la noce est une adaptation pour le jeune public de la tragédie de Sophocle, Antigone. Oublieuse de la noce qui se prépare à l’intérieur des remparts, la jeune Antigone ne veut pas que l’oubli soit le seul linceul de son frère Polynice,. Elle recouvre sa dépouille tandis que des vautours s’apprêtent à festoyer. La rébellion contre une autorité injuste, thème par excellence de l’adolescence, est transfiguré par la grâce d’une mise en scène foisonnante de trouvailles et se partageant entre acteurs-manipulateurs et figures.
Inspiré par les danses macabres médiévales et de Rilke, Salto Lamento est le théâtre de métamorphoses hypnotiques. La mort est comme le double du célèbre comédien manipulateur allemand Franck Soehnle. Des marionnettes à mis corps entre l’homme et l’animal se frayent un chemin hors des tiroirs ou des manuscrits brûlés. Une mort aux multiples visages, dansante et virevoltante, fait tressaillir un spectacle où la gravité le dispute à un humour ravageur.
Bertrand Tappolet
Théâtre des Marionnettes.
Location : 022 418 47 77, www.marionnettes.ch