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Saison 2009-2010 du Forum de Meyrin
Meyrin, Forum : Défi et découverte

Mathieu Menghini entame sa dernière saison à la tête du Forum de Meyrin. Entretien sous forme de bilan.

Article mis en ligne le septembre 2009
dernière modification le 20 décembre 2009

par Firouz Elisabeth PILLET

Parmi les directeurs de théâtre, il y a de ceux qui passent cinquante ans à la tête d’un établissement sans que l’on envisage une passation de flambeaux. Et puis, il y a les autres : polymorphe, polycéphale même, toujours à l’affût de nouveaux défis, de découvertes et de prises de risques. Mathieu Menghini appartient à cette catégorie. Après cinq ans à la tête du Forum de Meyrin, il tire sa révérence, laissant comme signature un bilan très honorable. Il quittera son poste à la fin de la saison 2009-2010.

Monique Boget, conseillère en charge de la Culture à Meyrin, a bien tenté de persuader le jeune directeur de signer pour un nouveau mandat de cinq ans, sans réussir à le convaincre.
En effet, les priorités de Mathieu Menghini sont dorénavant ailleurs : père de trois filles, il a décidé de consacrer du temps à leur enfance, une période qui passe si vite, d’autant plus avec la sollicitation constante qu’exige la direction d’un théâtre comme le Forum. Mathieu Menghini avoue que le choix a été délicat mais, ayant consacré depuis onze ans ses soirées au théâtre, c’est au tour de la vie familiale d’être au premier rang.
Ayant développé la capacité multiculturelle et polyartistique de la salle meyrinoise, Mathieu Menghini quitte le Forum serein, ayant rempli son mandat bien au-delà de ce qui était attendu. Changer d’horizon ne signifie pas changer de cap : l’art sera toujours bien présent dans la vie de Mathieu Menghini, que ce soit dans l’écriture, dans la recherche ou sous forme de critiques (radio ou autre). Malgré une ultime ligne droite trépidante, il a eu l’élégance de nous accorder un peu de son précieux temps. Entretien.

Matthieu Menghini

Vous avez commencé, très jeune, à 28 ans, dans la direction de théâtre, au Centre culturel neuchâtelois. Puis, il y a eu le Théâtre du Crochetan, à Monthey, et depuis quatre ans, le Théâtre Forum Meyrin. Quelles prochaines étapes souhaitez-vous voir jalonner ce parcours impressionnant ?
Ainsi alignés, ces mandats successifs donnent le sentiment d’une inconstance. Or, une même inspiration a nourri ma pratique à Neuchâtel, Monthey et Meyrin.
En fait, je divise le passé en trois épisodes : sept années d’études, huit de politique et dix de théâtre. Dans l’un ou l’autre de ces champs, j’ai été la même personne, obsédée par la question du ou des sens à donner à notre parcours individuel et collectif sur cette planète ; la même personne usant, toutefois, d’instruments d’action et de réflexion différents.
L’art et la justice, la question d’une beauté donnant à voir le monde qui pourrait être (moins répressif pour nos pulsions, ne manipulant pas l’Homme pour en faire le loup de son prochain) et celle d’une organisation politique favorisant coopération et fraternité demeurent au cœur de mes préoccupations aujourd’hui tandis que je décide de changer d’activité.
Cela peut s’exprimer par un retour à la militance, par un enseignement engagé, par la recherche ou l’écriture. Je verrai bien, l’année prochaine, si des opportunités rejoignent ces miennes lubies. En tout cas, à l’heure qu’il est, je n’envisage plus de diriger quelque théâtre que ce soit : par le cadre polyvalent qui est le sien (salle de spectacle, de cinéma, d’exposition, etc.), Meyrin m’offrait le cadre le plus stimulant, je crois, en Suisse romande. La dramaturgie, la rédaction ou la critique pourraient, par contre, me pousser à un retour, un jour. Enfin, l’élément essentiel qui motive mon départ tient à ma volonté d’accompagner plus intimement l’enfance de mes trois filles.

Quels ont été les temps les plus forts de votre expérience meyrinoise ?
Les nouveautés qui ont contribué, peut-être, à bouger l’image de Meyrin dans le paysage culturel : de l’instauration des thémas, pour donner force et cohérence à une saison pluridisciplinaire, à celle du magazine Si qui explique l’origine et l’enjeu de nos choix de programmation. Thémas et magazine ont permis d’affiner l’identité de la salle meyrinoise.
J’ai envie d’ajouter le soin apporté à l’accueil du public (amélioration de l’éclairage des galeries d’exposition, des foyers et restauration chaude et froide dès 19 heures les soirs de spectacle).
Les liens avec la cité furent de grands moments aussi : réflexion autour des thémas, collaboration avec les jardiniers de la ville, avec les urbanistes, les crèches, les maisons de quartiers, les associations, etc.
La création, enfin, d’une charmante petite salle de cinéma en sous-sol.
Je pourrais ajouter des souvenirs davantage liés aux spectacles – telle discussion avec Terzieff (venu donner une austère et impeccable soirée poétique) sur les blessures narcissiques du genre humain ou tel autre épanchement. Je n’arrive pas aujourd’hui à les reprendre tous.

Les pianistes Ufuk et Bahar Dördüncü
Photo Emre Basak

Comment s’est déroulé cette première année de mariage avec le Théâtre de Carouge ?
Elle a encouragé le public à passer plus souvent d’une rive à l’autre ; elle a permis la publication d’un magazine d’une certaine tenue et d’un volume conséquent ; elle a invité deux directions de théâtre à se décentrer, à penser la coopération de structures culturelles dans un bassin de population solidaire. Elle laisse augurer ce que pourrait apporter un dialogue fin et prospectif entre instances politiques culturelles communales et cantonale.
J’aimerais dire aussi que ce lien n’est pas exclusif. Jean Liermier s’est attaché, par exemple, à nourrir un lien avec le Chat noir. Meyrin, de son côté, collaborera la saison qui vient avec l’ADC (Cunningham), Château-Rouge (Maguy Marin) et la comédie de Genève (Warlikowski) sur des événements majeurs de la saison prochaine. Pour ne pas parler de JazzContreBand, du Passedanse, etc.

Avec quel sentiment entamez-vous la dernière ligne droite de cette expérience au Forum ?
Un peu de mélancolie déjà à l’idée de perdre une stimulation forte et surtout de quitter des collaborateurs avec lesquels le partage quotidien d’émois culturels a noué des liens profonds.
Beaucoup d’enthousiasme aussi, car cette dernière saison me semble – sans que je l’aie particulièrement cherché – la plus audacieuse et équilibrée, à la fois.

Que vous inspire la politique actuelle en matière de culture ?
Il y a un mouvement de fond qui me réjouit : qu’il s’agisse des échanges du RAAC à Genève ou de la collaboration désormais régulière, à l’échelle romande, entre le Pool (les lieux d’accueil), l’UTR (les théâtres de création), le syndicat romand du spectacle, la CORODIS (organisme favorisant créations et tournées) et l’ATP (l’association théâtrale suisse).
Le rapport de force politique, plus réactionnaire, au niveau fédéral ne permet pas malheureusement d’espérer un engagement plus impliqué de Pro Helvetia en faveur de la création (dont les conventions conjointes pourraient être l’un des instruments) et d’une véritable sécurité sociale prenant en compte les particularités des parcours de vie des artistes.
Le directeur de Pro Helvetia, Pius Knüsel, est un homme pétri d’humour et un esprit subtil. Mais – comme son président, Mario Annoni – il m’apparaît par trop soucieux de caresser l’UDC dans le sens du poil et trop soucieux de confirmer par la politique culturelle actuellement menée hors de nos frontières les orientations de la politique commerciale extérieure de notre pays.
Cela donne un programme de plusieurs centaines de milliers de francs en Chine et une ouverture au financement du folklore helvétique.
L’intérêt appuyé de la culture suisse pour la Chine tient-il véritablement à des intérêts strictement artistiques ou ce nouveau développement prend-il sa source dans l’envol de sa croissance économique et dans son ouverture aux investisseurs étrangers ? S’est-on bien préoccupé de la censure artistique qui sévit toujours dans ce pays ?

« Le point sur Robert »
Crédit photo Thomas Bremon

Quant à la culture populaire, je n’ai très sincèrement rien contre, à la condition qu’elle ne soit pas celle, seule, d’un folklore recréé artificiellement et que sa définition s’ouvre aussi au peuple des marges (populations minoritaires, immigrées, etc.). Mais doit-on ouvrir un nouveau chantier quand les autorités refusent d’allouer des moyens supplémentaires à PH ? Fait-on une bonne politique en finançant une offre (encore imprécise dans l’esprit de la direction de PH) sur les maigres budgets jusque là dévolus à la création et aux tournées d’œuvres contemporaines ?
A noter que le budget de la section théâtre a, entre autres, baissé en 2009 tandis que ses attributions augmentaient. Ce fut la cause de mon départ de PH au début de l’année.
Je regrette qu’en lieu et place d’une méditation profonde sur le sens spécifique de l’investissement de l’argent public dans l’art, on nous serve une politique d’image sans véritable vision.
Si l’art contribue à la pulsation de la démocratie, s’il permet de combattre l’aliénation des individus, si ces deux valeurs obtiennent non pas un consensus général, mais une majorité politique, alors l’intégration de l’art dans tous les domaines de l’existence s’en trouvera facilitée (décentralisation, démocratisation, éducation, etc.).

Vos premières amours étaient l’histoire, l’histoire sociale surtout ; vous en imprégnez vos chroniques, comme récemment dans votre chronique sur le Coriolan (sur la RSR) que vous mettez en corrélation avec l’actualité du monde du travail ?
L’histoire économique et sociale, en fait. Avec un intérêt marqué pour le Front populaire et ce carrefour idéologique que fut la Commune de Paris – mouvement insurrectionnel de 1871 qui visait à établir une République sociale pour terminer la séquence ouverte avec 1789. L’histoire qui m’a happée n’est pas celle événementielle ou celle des grands hommes. C’est celle du commun.
L’art qui me touche n’est pas celui, opportuniste, qui jongle artistement avec les codes pour séduire le marché ou l’élite, mais celui qui en créé d’autres, qui bouleverse nos perspectives.
Par son attention au devenir, l’histoire nous indique intrinsèquement que le monde n’est pas immobile, que son organisation sociale serait prétentieuse et fallacieuse à se donner comme figée. Les confins du tragique, inévitables – Éros s’abîmant toujours contre Thanatos (comme dirait Marcuse) – peuvent être repoussés.

« Forêts », de et m.e.s. Wadji Mouawad

Plus personnellement, que retenez-vous de cette période meyrinoise ?
Que même une grande salle peut créer un lien profond entre spectacles et regardeur, programmateur et spectateurs. Que même une salle accueillant des grands noms de la scène internationale peut préserver un lien avec les associations migrantes de la commune, ses jardiniers, ses crèches et ses écoliers.

Le mot de la fin...
Ce n’est pas la fin encore ; me restent quatorze mois haletants à vivre à Meyrin. Avec trois festivals thématiques à coordonner, des débats à mener, des artistes à suivre et, puis, le Théâtre Forum Meyrin va mettre en place un enthousiasmant atelier d’initiation artistique pluridisciplinaire. Un atelier unique peut-être à l’échelle de notre pays, mêlant pratique et travail sur le regard, approche de la danse, du théâtre, de la musique et de l’art plastique ainsi qu’un parcours de visionnages (accompagnés) de spectacles, d’expositions et de rencontres avec des créateurs de notre saison.
Enfin, bien entendu, il conviendra d’assurer une transition – avec la plus grande ouverture d’esprit – à un projet qui ne sera pas le mien et qui, inévitablement, défera certaines pistes éprouvées ces dernières années pour en imaginer d’autres.

Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet