La plupart des metteurs en scène présents lors de cette 61e édition œuvrent dans des spectacles ou des gestes artistiques qui, par leur part faite à
l’humain, à la mémoire et à l’histoire, semblent correspondre à un désir
de transmission.
Saga de nos vies
Avec son nouveau spectacle Les Ephémères, issu d’écriture collective et d’improvisations, Ariane Mnouchkine signe une création à cheval entre l’intime et le documentaire. Après avoir tant nourri ses spectacles du souci des autres et cherché dans les formes théâtrales des autres cultures, la metteure en scène et fondatrice du Théâtre du Soleil s’est posé une question très personnelle : « Pourquoi est-ce que j’oublie si souvent que je suis mortelle, que notre passage sur terre est si rapide, que chaque instant doit être bien vécu ? ». À ses yeux, les éphémères, c’est moi, c’est vous, c’est nous les vivants, et sur ce thème qui fait « le pari de la ressemblance », elle raconte des histoires de familles, de couples, comme des nouvelles qui s’entrelacent et traversent toute l’histoire du demi-siècle. « Ce sont des nouvelles, des instants de vie, qui pour certains nouent les même personnages, pour d’autres, des figures qui n’apparaissent plus, explique Mnouchkine. Nous avions peut-être envie de tenter cela : peut-on réaliser un recueil de nouvelles au théâtre ? On y croise des personnages récurrents, tels Madame Perle, dont sont dévoilées la fragilité et la misère d’une vie, ou le bon Docteur qui fait plus que son devoir, pratiquant la compassion, un geste difficile à rendre au théâtre. Le point de départ de ce spectacle, c’est la perte, avoir conscience que nous sommes éphémères et que nous pouvons tout perdre. Et donc savoir célébrer les instants d’amour, de vie, de rire, d’art, de silence, de nature. Savoir vivre. »
Tout a débuté sur une proposition de Mnouchkine faite à ses comédiens et que l’on croirait issue du théâtre dansé de Pina Bausch : improviser sur le thème de la vie quotidienne. Des moments « rêvés, invoqués, évoqués », comme le confie la metteure en scène. S’ensuivent plusieurs mois de travail collectif jusqu’à ce que Mnouchkine sente le besoin d’écrire définitivement les scènes. Il s’agit plutôt de « visions » qui sont des « souvenirs transformés, enrichis par ceux d’un autre, ce sont des reconstructions, même si certaines sont des souvenirs personnels et très précis de scènes vécues, précise encore la metteure en scène. Certaines visions sont des souvenirs racontés pas des parents ou des grands-parents. Le travail de répétitions consistait dans une proposition faite par un comédien à certains de ses camarades. À partir de là, ils construisaient eux-mêmes le décor et les accessoires, choisissaient les costumes et, l’après-midi, proposaient une improvisation. Nous avions déjà procédé de cette façon sur notre précédent spectacle Le Dernier Caravansérail. »
Ces dizaines d’instants fragiles évoquent la perte de l’autre, l’absence, la rupture mais aussi la vieillesse, la décrépitude des corps, la mort qui rôde. Et toujours au milieu de ces blessures, des moments d’espoir qui permettent à chacun de vivre quoi qu’il arrive. Dans ses notes de répétitions, la femme de théâtre jette ces quelques mots : « C’est la beauté du monde et des humains… un travail sur l’amour, la compassion, le courage. » Ces bulles de quotidien, ces instantanés de vie, de moments que d’ordinaire nous peinons à retenir, sillonnent une aire de jeu pensée en bifrontale. Ces précipités de vécu au parfum si juste sont montés sur des plateaux ou des tréteaux à roulettes. Comme des concentrés d’essences de vie qui gouttent avec une attention subtile. Ce sont des eaux-fortes tour à tour poétiques, dramatiques et ironiques. Autant de récits à la Perec qui auraient croisé le réalisme social des frères Dardenne et le regard de guingois d’un Découfflé. Univers tiré de la gangue chaude du quotidien. Histoire de cadrage défini par un pan de mur, le cadre d’une fenêtre. Il y a toute une stratégie du débord, du trop-plein, toute la force de l’objet signe qui emprunte tant aux vaudevilles crépusculaires de Feydeau qu’à l’univers des Deschiens ou de Platel. « J’ai beaucoup cité Lamartine, reconnaît Mnouchkine : "Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache une autre âme et la force d’aimer". Ces objets disent une temporalité, une époque dans une atmosphère hyperréaliste. » Objet-mémoire de « vies minuscules », pour le moins, fruits d’un amoncellement, d’un espace encombré sachant dire des vies empêchées. Meubles, bibelots, effets, souvenirs, photos, jouets, livres, papiers trament et bouleversent la surface de chacun des plateaux. A la fois transitoires et éternelles, survivant à leurs possesseurs, les objets sont cette houle temporelle, ce mouvement de ressac entre présence et absence qui toujours vient à se dérober.
Figure presque tutélaire de ces Ephémères, Jeanne, à l’orée du spectacle, vient de perdre sa mère et est contrainte de céder la maison où elle vit. Sa mère lui révèle son passé et l’histoire de ses parents à travers son testament. Ses parents sont des Juifs que ses voisins ont refusés d’héberger et qui ont connus la déportation. « En retrouvant l’histoire de ses grands-parents, elle retrouve aussi celle de ceux qui les ont sauvés, précise Mnouchkine. Les autres récits sont des souvenirs plus contemporains, le gens étant plus jeunes, ils se remémorent des époques remontant à 10-15 ans. J’aimerais que ce spectacle n’ait pas d’histoire centrale, précisément parce que les histoires se recoupent, et entretiennent entre elles des liens plus ou moins mystérieux. Certains que les spectateurs voient tout de suite, d’autres qu’ils apercevront sans doute plus tard. La beauté de cette création est d’être faite de toutes ces différences qui finalement nous ressemblent. »
Réécriture
« Je suis fatigué de tous les clichés, de tous les trucs littéraires. Je suis fatigué de tous les masques, de tous les arts déguisement. Est-ce de l’art lui-même que je suis fatigué ? Je ne veux plus mentir. Je ne veux plus jouer. Je veux me confesser », écrit Klaus Mann dans son Journal intime du 11 août 1941. Cette lassitude, Gustav Gründgens (alias Hendrik Höfgen, alias Kurt Köpler dans la version de Tom Lanoye), acteur de théâtre promis à un bel avenir dès les années vingt et resté en Allemagne sous le national-socialisme l’a-t-il ressenti ? C’est probable, malgré le fait qu’il a développé tôt un rapport cathartique à son métier, qui lui permet de s’émanciper sur scène des tourments et des gouffres d’une âme toute de noirceur tendue. D’Ariane Mnouchkine et de son adaptation réalisée pour le Théâtre du Soleil au Méphisto, juste un acteur de Mathieu Bertholet en passant par l’adaptation pour le cinéma d’Istan Szabo et au Mefisto for Ever de Tom Lanoye, toutes ces nouvelles écritures forment comme des palimpsestes à partir de l’œuvre de Klaus Mann, Mephisto. Elles rendent bien compte, chacune selon ses modalités propres, de la double théâtralisation, celle du plateau et celle de la scène politique et du va-et-vient entre ces deux champs de représentation. Dans sa mise au jour des liens multiformes, des rapports d’attraction-répulsion entre l’artiste et le pouvoir, Mann dépeint un comédien que son cabotinage mine, hanté par une incompressible névrose de séduction et travaillé par un égotisme qui le sèvre d’amour. Sexuellement peu mâture, il ne peut atteindre la jouissance que sous le fouet d’une catin.
Rappelons qu’en 1933 Hitler devient chancelier du Reich. Mettant sous le boisseau son compagnonnage avec le communisme, ses crédos antinazis et ses palinodies humanistes, Höfgen aurait choisi de privilégier sa carrière seule après des débuts forts remarqués sur la scène berlinoise. Pourquoi donc ne pas danser avec le diable au clair de lune afin d’incarner un rôle titre et mythique, le Mephisto de Faust ? L’acteur fait alors assaut de bonnes volontés auprès de la maîtresse de Goering. Le Maréchal du Reich l’instaurera d’ailleurs bientôt à la direction des Théâtres du IIIe Reich. Le voilà donc artiste associé à un régime qui ne reculera devant aucune mise en scène d’un réel qu’il a théâtralisé à outrance.
Pour sa réécriture, Tom Lanoye est parti de fragments de l’opus de Mann en drapant l’acteur Kurt Köpler dans les plis de Hamlet au destin insoluble. Dévolu à la vérité, il demeure incapable de pointer le juste, le vrai, le bien en soi et se naufrage dans le silence. Ou de Richard III : « J’ai tendu des pièges, tissé ma toile / Pour exciter l’un contre l’autre / Mes deux frères dans la haine mortelle. » Mais aussi d’extraits tirés de pièces de Tchekhov (La Cerisaie, Oncle Vania), Goethe (Faust) et de textes politiques, dont des passages d’un discours de Goebbels (« Tout ce que nous avons à faire, c’est prouver notre détermination et faire en sorte que tout le reste soit soumis à cette volonté opiniâtre »). « Est-il possible d’avoir de la compréhension, de la compassion pour les artistes qui pensent pouvoir continuer à faire de la résistance avec de l’Art ? » se demande Lanoye. Se plaçant résolument dans un rapport à des matériaux, son Mefisto for ever pose que, sachant ce qui s’est déroulé après la chute du nazisme, nous avons pu développer une distance critique que Mann ne pouvait avoir. D’où l’ajout d’une scène terminale qui se déroule lors de la prise de pouvoir des communistes à l’Est de l’Allemagne, période où Staline affirme que les artistes doivent être « les ingénieurs de l’âme ».
Car au portrait d’un acteur qui s’enfonce dans la trahison et l’infamie chez Klaus Mann, Lanoye avance avec nuance celui d’un homme qui affirme que « s’exposer aux risques est l’essence de notre métier », qui avait sauvé des comédiens et intellectuels juifs ou communistes au fil de la guerre, qui avait critiqué le régime ou monté Richard III en se gaussant de Goebbels, ce que l’Allemagne nazie proscrivait. « Nous utilisons les textes classiques du répertoire pour mieux comprendre comment l’acteur, le personnage central de la pièce, progresse à l’intérieur de sa propre réflexion grâce à ces personnages théâtraux dont il emprunte les pensées, explique le metteur en scène Guy Cassiers. Il cherche à établir un dialogue avec sa propre réalité à travers les fictions qu’il joue et en même temps il se cache derrière elles. »
Richard III revisité
Quatre siècles nous sépare de Richard III, ce tyran réinventé par Shakespeare, tuant qui bon lui semble, fidèle à sa promesse d’être un scélérat. Autour du personnage ambivalent de Richard, héros séducteur et répulsif à la fois, le Néerlandais Peter Verhelst a eu la pertinence, dans sa version ramassée (1h30), de donner surtout la parole aux femmes, laissant à une voix off, messager ou chœur antique, le soin de raconter les péripéties historiques qui se déroulent hors scène. Il a réalisé une réécriture intégrale de la pièce homonyme du grand Will, dont il n’a conservé que la trame dramaturgique. La trajectoire météoritique de celui qui allie volupté du mal et nihilisme diabolique se déchiffre à travers plusieurs gros plans réalisés sur un nombre restreint de personnages. Au rang desquels Lady Anne, épouse du satrape sanguinaire qui le conspue : « Un assassin est toujours seul en compagnie de son crime », lâche-t-elle, bien qu’elle ait partagé la couche d’un être dont les « paroles sont d’un amant », mais les « doigts d’un boucher ». Autre regard, celui de la Duchesse d’York, bouleversée par la tyrannie de son fils, mais dominée par l’amour maternel et qui témoigne de son accouchement. « Verhelst suit la trame de Shakespeare de manière assez fidèle dans sa linéarité, tout en réduisant le nombre de personnages à dix, relève le metteur en scène Ludovic Lagarde. Il a rassemblé l’ensemble des personnages de criminels en un seul tueur, qui se nomme Loyal, âme damnée et exécuteur des basses œuvres, le corps agissant de Richard. S’il a compressé la pièce, il l’a aussi déshistoricisée. »
Sans rien enlever du sombre halo d’humanité désespérée et douloureuse de cet usurpateur anxieux, l’adaptation de Verhelst en fait un héritier du Vice des Moralités et un précurseur d’un Iago tissant son réseau arachnéen de mots pour y empiéger ses vis-à-vis au cœur d’une langue-action, d’une parole à fragmentation – comme on le dit de certaines mines – qui allume de multiples mèches.
Bertrand Tappolet
Festival d’Avignon, du 6 au 27 juillet
Location : 0033 4 90 14 14 14 14.
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