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Festival d’Aix-en-Provence
Aix-en-Provence : Contrastes

Au menu : Don Giovanni - Alceste - Le Rossignol - El Regreso - Pygmalion.

Article mis en ligne le septembre 2010
dernière modification le 17 septembre 2010

par François JESTIN

Des productions diversement appréciées par le public pour cette 62ème édition du festival d’Aix-en-Provence, entre huées et triomphe absolu au moment du rideau final.

Ouvrant les festivités, le Don Giovanni réglé par Dmitri Tcherniakov est plutôt à classer dans la première catégorie. Dès avant le début du spectacle, on peut rester dubitatif sur le parti retenu par le metteur en scène, plus précisément sur les liens familiaux supposés entre les protagonistes, imprimés dans le programme de salle et projetés sur le rideau de scène. Anna est la fille du Commandeur (jusque-là tout va bien !), Zerlina et Elvira sont respectivement fille et cousine d’Anna, Leporello est un « jeune parent du Commandeur », et Ottavio, Masetto et Giovanni sont les pièces rapportées des trois femmes. Le décor est unique, un vaste salon bourgeois et austère, meublé de riches boiseries et surplombé par un lustre imposant. L’ouverture met les spectateurs en situation : les couples constitués sont réunis en famille autour de la table. Dès lors, il devient bien difficile de conserver la logique du livret, et certains passages arrivent comme des contresens : Anna tape sur son père lors de la confrontation initiale Commandeur / Don Giovanni, Elvira chante son air d’entrée (« … s’il ne m’échappe encore (…) j’arracherai son cœur ») tout sourire devant Don Giovanni, le Commandeur déambule en robe de chambre pour se choisir un livre de chevet, etc. De très nombreux précipités entre les scènes viennent de plus hacher la progression de l’intrigue ; ainsi Anna appelle à l’aide – un précipité et « 5 jours plus tard » – après le « meurtre » de son père, qui décède d’ailleurs en se cognant accidentellement la tête contre la bibliothèque. Le jeu théâtral est certes puissant (hystérie chez les femmes, et Giovanni en plein spleen existentiel), et Tcherniakov ne manque pas d’idées, mais il raconte une autre histoire que celle de Don Giovanni.

« Don Giovanni » avec Bo Skovhus (Don Giovanni), Marlis Petersen (Donna Anna) et Kyle Ketelsen (Leporello)
© Pascal Victor - Artcomart

La distribution vocale présente quelques faiblesses, principalement le Don Giovanni de Bo Skovhus, pâteux et en manque de brillant et de graves, et la modeste Zerlina de Kerstin Avemo, dont la justesse connaît des relâchements. Par contraste, Kyle Ketelsen (Leporello) et David Bizic (Masetto) font forte impression, toujours bien timbrés et projetés, Marlis Petersen (Donna Anna) est véhémente et bien chantante, le timbre de Kristine Opolais (Donna Elvira) est magnifique (ses récitatifs sont moins convaincants), tandis que le Commandeur d’Anatoli Kotscherga se tient un peu en retrait dans ce répertoire.
Le chef Louis Langrée, aux commandes du Freiburger Barockorchester, maintient la tension dramatique toute la soirée et donne du relief à la musique, en proposant des tempi souvent rapides.

Beaux gestes d’Alceste
C’est à nouveau le Freiburger Barockorchester, dans la cour de l’Archevêché, qui défend brillamment l’Alceste de Gluck, donnée pour la première fois dans le cadre du festival d’Aix-en-Provence. Très dynamique et souvent majestueux, Ivor Bolton au pupitre contrôle néanmoins en permanence l’épaisseur orchestrale, afin de ne pas couvrir les voix. C’eut été en effet dommage de ne pas entendre les chœurs des English Voices, d’un français et d’une couleur remarquables, l’homogénéité du son semblant le seul point d’amélioration de cet ensemble.
Très attendue dans le rôle-titre, Véronique Gens y remporte un triomphe mérité : l’alliance de sa diction exemplaire et de sa constante musicalité est un régal, tandis que côté visuel, la grande stature de la tragédienne, qui se détache sur le fond blanc, est bouleversante. Le ténor Joseph Kaiser (Admète) lui donne une réplique de qualité, bien sonore et très intelligible, Andrew Schroeder remplit son office en Grand prêtre d’Apollon, tandis que les interprètes des rôles secondaires ne sont pas tous à ce niveau d’excellence. La nouvelle production réalisée par Christof Loy laisse la place à la tragédie, surtout lorsque les protagonistes sont seuls en scène, devant un décor minimaliste (conçus par Dirk Backer) de hautes parois blanches, et une double porte qui laisse entrevoir la chambre du roi qui se meurt, puis un vestibule pour les réjouissances de sa guérison, ou encore un grenier « musée des horreurs » (pendus, masques effrayants) pour figurer les enfers du dernier acte. Plus discutable est le choix du metteur en scène de transformer les choristes en enfants – en culottes courtes et bretelles ou robes – qui demeurent tristes et perdus, quand ils ne se chamaillent pas, dont certains semblent mentalement attardés. Ils amènent ainsi leurs joujoux, peluches et poupées en offrandes sur l’autel d’Apollon, et on voit en Alceste une maîtresse d’école lorsqu’elle les met en rang deux par deux.
Les fausses gamineries à répétition finissent par lasser légèrement (à la décharge de ces jeunes adultes, il est sans doute très difficile de bien jouer à l’enfant), ainsi que quelques passages, comme l’arrivée en fanfare d’un Hercule rigolard avec des cadeaux plein ses valises (exactement dans le ton du déboulé de Mercure dans Orphée aux Enfers d’Offenbach « Eh hop ! Eh hop ! Place à Mercure !... »).

Le Rossignol à Lepage
A la suite de ces deux spectacles qui n’ont pas fait l’unanimité, la standing ovation – enthousiaste et spontanée – qui a salué Le Rossignol, a fait figure de délivrance pour les spectateurs… et aussi certainement pour les organisateurs du festival. La production de Robert Lepage – inaugurée à Toronto l’automne dernier, et qui sera reprise à Lyon, puis Amsterdam – est foncièrement originale et les images proposées sont absolument merveilleuses. La première partie de cette soirée Stravinsky consiste en un collage de courtes pièces, sur des thèmes animaliers pour la plupart, dont Renard en conclusion. Des « marionnettistes » placés sur un podium à jardin produisent des ombres chinoises, souvent drôles et toujours étonnantes. Pour Renard, les cinq marionnettistes courent et font des pirouettes derrière un écran lumineux en fond de plateau, sur lequel se découpent les ombres des quatre animaux de la fable.

« Le Rossignol », avec Edgaras Montvidas (Le Pêcheur)
© Elisabeth Carecchio

Pour Le Rossignol en deuxième partie, la fosse d’orchestre a été transformée en bâche remplie d’eau, et les protagonistes évoluent – de l’eau jusqu’à la taille – tout en manipulant la marionnette de leur personnage. Les choristes alignés sur scène animent également leur marionnette. En fond de plateau, l’orchestre de l’Opéra national de Lyon, placé sous la baguette de son directeur musical Kazushi Ono, fait des miracles : Ono est un maître de la musique du XXème siècle, il la fait rebondir et surmonte toutes les difficultés de la partition, en particulier en termes de rythme, de cassures. La présence de l’eau rend certaines séquences fascinantes, comme lors de l’arrivée de la mort au dernier acte : un voile sombre est jeté sur la piscine, des formes menaçantes en remontent par la sous-face, puis un imposant squelette articulé est déployé autour de l’Empereur de Chine. Au sein de la distribution vocale homogène et de belle qualité, on distingue les deux étoiles dans les rôles principaux : la soprano Olga Peretyatko (Le Rossignol) et le ténor Edgaras Montvidas (Le Pêcheur).

Retour au Grand Saint-Jean
Cette année, le festival est de retour au Domaine du Grand Saint-Jean, avec la création mondiale d’un « opéra de chambre » au titre symbolique El Regreso (le retour !). La configuration des lieux a été revue à la baisse : on joue à présent de l’autre côté de la bastide, dans une jauge plus réduite pour les spectateurs, ce qui améliore encore la proximité avec le plateau. Sur un livret d’Alberto Manguel, en français, espagnol et latin, le compositeur Oscar Strasnoy parvient à créer dès les premières mesures une riche atmosphère musicale, avec seulement 6 instrumentistes placés sous la baguette du chef Roland Hayrabedian : 2 percussions, 2 pianos, une trompette et un trombone.

« El Regreso »
© Elisabeth Carecchio

Les voix se marient également harmonieusement avec la musique : les solistes Hugo Oliveira (Nestor Fabris) et Mariana Rewerski (Marta), ainsi que l’ensemble Musicatreize, bien au point dans les passages séquentiels, prolixes en onomatopées. On suit avec intérêt l’intrigue de cet opus d’une petite heure, qui se déroule en séquences successives : l’exilé Nestor Fabris revient au pays (Strasnoy et Manguel sont Argentins de naissance), et retourne vers ses souvenirs les plus douloureux, liés à la torture, le sang, la mort. Avant la représentation, le public est invité à trois mini-spectacles – chant, danse, lecture – en rapport avec certains thèmes autour de l’exil, donnés en trois lieux différents. Au final, cette belle soirée dans la campagne aixoise, avec son parcours initiatique préalable, restera un moment fort inscrit dans la mémoire des spectateurs.

Trisha Brown et son Pygmalion
Dernier spectacle proposé, l’acte de ballet Pygmalion, conçu par la chorégraphe américaine Trisha Brown, complété par des extraits d’Hippolyte et Aricie en première partie. C’est après l’entracte que la soirée prend véritablement son envol, la succession des fragments ne donnant qu’un aperçu plutôt frustrant d’Hippolyte et Aricie, avec un problème de cohésion et d’unité de l’ensemble. La chorégraphie est certes esthétique, mais parfois répétitive, et le travail réalisé sur Pygmalion apparaît ensuite beaucoup plus riche et passionnant. Ainsi, le réglage très précis des mouvements dans les enchevêtrements entre chanteurs et danseurs, ou la poésie des danseurs qui « volent » suspendus aux cintres.

« Pygmalion »
© Elisabeth Carecchio

Quatre chanteurs sont distribués : Sophie Karthäuser (L’Amour) possède une jolie voix, très homogène, ainsi qu’Emmanuelle de Negri (La Statue), claire et agile, la grande mezzo suédoise Karolina Blixt (Céphise) a de gros moyens de tragédienne et une belle couleur, mais doit améliorer sa stabilité, tandis que le ténor Ed Lyon (Pygmalion) est trop modeste en épaisseur vocale, même s’il faut lui reconnaître une vocalisation satisfaisante. Les déplacements des solistes sont également chorégraphiés, ce qui participe à ce « spectacle total » (décors dessinés par Trisha Brown). Un passage semble toutefois un peu à la limite, lorsque le ténor doit s’accroupir plié sur une jambe, attraper son autre pied dans les mains … tout en continuant de chanter. Dans la fosse, les chœurs et orchestre des Arts florissants, dirigés par William Christie, sont à l’unisson de la représentation : magnifiques et sereins dans Pygmalion, alors qu’on pouvait encore arriver à déceler de petites scories en première partie (aux flûtes en particulier).

François Jestin

Théâtre de l’Archevêché : Mozart, DON GIOVANNI, le 1er juillet / Gluck, ALCESTE, le 2 juillet
Grand Théâtre de Provence : Stravinsky, LE ROSSIGNOL et autres fables, le 3 juillet / Rameau : PYGMALION, le 16 juillet – Strasnoy : EL REGRESO, le 4 juillet au Grand Saint-Jean