Alain Perroux reprend aux Jardins musicaux 2009 sa mise en scène de Sweeney Todd, créé en 2008.
A Cernier puis en tournée, Alain Perroux reprend sa mise en scène de Sweeney Todd. Le dramaturge, grand spécialiste d’opéra, a traduit en français cette comédie musicale sanglante et caustique, pour mieux en
restituer le suc originel. Avec relativement autant de succès lors de la création au Théâtre du Loup en 2008, qu’à Broadway en 1979… Entretien.
Que doit nous raconter cette histoire d’un barbier qui égorge ses ennemis ?
Ce qui a intéressé Stephen Sondheim, le compositeur et parolier de Sweeney Todd, c’était non seulement de réactiver les ficelles du mélodrame sanglant, genre théâtral du XIXe siècle que le cinéma a condamné à la désuétude, mais aussi de parler métaphoriquement de notre époque. Le livret de Hugh Wheeler et les paroles de Sondheim sont très claires : Sweeney Todd et sa voisine Mrs Lovett montent une industrie infernale et meurtrière d’abord parce que la société oppressante ne leur laisse pas d’autre choix que la folie (douce chez elle, furieuse chez lui). Comme ils le disent dans leur duo valsé qui clôt le premier acte, dans le capitalisme, « le monde a toujours bien distingué / Les gens qui mangent et ceux qui sont mangés. » Prenant la métaphore au pied de la lettre, Mrs Lovett va faire fortune en vendant des tartes à la viande humaine (celle des clients que Sweeney a égorgés dans son salon) !
De la part d’un érudit, le choix d’un succès de Broadway peut surprendre... Vouliez-vous bousculer les a priori sur le Musical ?
Pour moi, il n’y a pas de différence fondamentale entre chef-d’œuvre d’opéra et de comédie musicale. Les deux traditions sont certes différentes, le rapport entre texte et musique y a un centre de gravité différent, les pratiques interprétatives ne sont pas exactement les mêmes. Mais il s’agit dans l’un et l’autre cas de théâtre en musique, avec des dramaturgies souvent passionnantes, des livrets généralement de qualité et des musiques inspirées, même si elles sont de styles divers. Il est toutefois vrai que les francophones tout spécialement ont de terribles a priori, qui leur viennent d’une grande méconnaissance du genre.
Cette similitude générique affecte-t-elle la mise en scène ?
La mise en scène d’une comédie musicale ne s’aborde pas très différemment de celle d’un opéra. On se trouve juste confronté à un rythme généralement plus rapide, à une alternance accélérée de scènes et d’ambiances. La diction du texte est encore plus importante : chaque syllabe doit être compréhensible et « goûteuse ». Enfin, la démarche qui consiste à donner vie à des personnages, à instaurer des tensions, à raconter des situations et à produire ainsi une image théâtrale toujours changeante sont des constantes à l’opéra comme à Broadway. D’ailleurs, beaucoup de metteurs en scène anglo-saxons abordent indifféremment l’opéra, la comédie musicale et le théâtre parlé : Peter Brook a monté Irma la Douce dans les années 50, Trevor Nunn a dirigé pendant 18 ans la Royal Shakespeare Company tout en créant Les Misérables et bien d’autres « musicals ». Je ne me compare évidemment pas à ces grands maîtres, mais compte ainsi montrer que dans vos questions même, vous relayez les a priori évoqués précédemment. Les Anglo-Saxons n’ont aucun mépris pour la comédie musicale.
Pourquoi l’avoir traduit en français ? Le changement de langue a-t-il modifié le lyrisme du texte ?
Lorsqu’on décide de présenter un « musical » américain à un public non-anglophone, on est condamné à un pis-aller. Il y a plusieurs choix possibles. Par exemple, donner l’œuvre en anglais surtitré – mais il faut des chanteurs parfaitement anglophones (au point de maîtriser les innombrables accents de la langue de Shakespeare) et le public vivra les surtitres comme une « barrière » entre lui et le spectacle. On peut aussi jouer les scènes parlées en français et les chansons en anglais, mais je trouve cela artificiel. Reste la traduction intégrale, assez difficile car il faut rester au plus près du sens, tout en respectant le nombre de syllabes et les accents imposés par les lignes mélodiques, et en essayant de ne pas perdre complètement la poésie et les jeux de mots de l’original anglais. Je suis bien conscient que ma traduction ne peut pas retrouver toute la richesse et les couleurs des lyrics de Sondheim. Mais les réactions du public lorsque nous avons créé le spectacle en 2008 m’incitent à penser que quelque chose « passe », qui ne passerait pas aussi bien avec des surtitres.
L’équipe du Loup est-elle reconduite à Cernier ?
Nous devrons remplacer trois chanteurs sur les huit de la création. Claude Darbellay, excellent chanteur d’opéra et très bon comédien, reprend le rôle du Juge, le méchant de l’histoire. Maxime Baudouin, jeune Parisien hyper-doué qui chantait déjà le rôle-titre d’Oliver ! à dix ans (il en a dix-neuf aujourd’hui), incarnera Tobias, adolescent un peu simple d’esprit mais qui joue le rôle du fou shakespearien, beaucoup plus clairvoyant que les autres ! Surtout, nous avons dû remplacer Laure Verbrègue, qui tenait le rôle central de Mrs Lovett. Heureusement, elle est remplacée par une jeune chanteuse d’opéra romande, à l’orée d’une formidable carrière : Carine Séchaye. C’est une comédienne hors pair dotée d’une voix grande et facile – il n’en faut pas moins pour interpréter ce personnage à la fois truculent et monstrueux. Après Cernier, pour la tournée à Vevey, Genève, Villars-sur-Glâne et La Chaux-de-Fonds, la distribution sera quasiment identique à celle de la création.
Propos recueillis par Julien Lambert
A Cernier les 22, 23 et 30 août. 032 889 36 05. www.jardinsmusicaux.ch