Les Chorégies d’Orange ont choisi l’excellence en programmant Faust et Carmen.
par François JESTIN
Il n’y a guère que Faust qui puisse concurrencer Carmen au box-office de la catégorie opéra français. Ces deux titres étaient justement au programme de l’édition 2008, dans des distributions de rêve sur le papier.
Nadine Duffaut s’était déjà essayée à la mise en scène de Carmen, à l’Opéra d’Avignon en avril 2005. On ne peut vraiment pas parler d’une reprise ici, ni d’une adaptation, tant l’aspect visuel est différent. Toute la largeur du théâtre antique est utilisée : à jardin un camp militaire avec feu de camp, puis la place du village autour du lavoir, et à cour un énorme arbre abattu, dont la présence imposante et menaçante servira de montagne aux contrebandiers pendant l’acte III. Hormis quelques passages spectaculaires – comme les torches et les danseurs chez Lillas Pastia, ou le défilé avec quatre chevaux au début du IV – la production n’est pas clinquante, et reste sobre dans le choix des couleurs : du brun, du gris, et pas de rouge, sinon aux lumières. Comme à Avignon, Carmen est accompagnée de son petit frère (le jet de la fleur à Don José est présenté comme un jeu d’enfants espiègles…), et Don José est un être faible, le gentil fiston à sa maman. On voit celle-ci lire la lettre de son petit garçon, puis plus tard mourir dans son lit, tandis que Micaëla n’est plus l’habituelle fille effacée, mais raffermit la main de José pour planter le couteau dans le ventre de Carmen.
Pour Béatrice Uria-Monzon, Carmen est justement le rôle de sa vie, après plus de 250 représentations au cours de sa carrière. Et l’incarnation est toujours aussi remarquable : belle brune bronzée dans sa robe blanche, la voix est superbement placée et projetée, dans une diction idéale. Le ténor argentin Marcelo Alvarez (Don José) apporte un raffinement particulier au style et à sa ligne de chant, en utilisant souvent la mezza voce (magnifiques « Fleur » et attaque du final « Vous pouvez m’arrêter »). La soprano Ermonela Jaho (Micaëla) dévoile un aigu lumineux et aérien, dans un visage souriant, alors qu’il est rare d’entendre un Escamillo aussi faible que celui d’Angel Odena : prononciation exécrable, timbre usé et instable. Les seconds rôles sont très bien distribués, en citant en particulier François Harismendy (Zuniga) et Karine Deshayes (Mercédès). La direction de Michel Plasson, à la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande pas toujours impeccable, est plutôt lente et hyper classique, sans aucun effet de style particulier. Les chœurs sont forts bien préparés, enfants et adultes.
Requiem
Le 19 juillet, ce sont les forces de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse et son jeune premier chef invité, Tugan Sokhiev, directeur musical de cette formation à partir de septembre 2008, qui s’attaquent au chef-d’œuvre de Verdi. Dès les premières notes aux contrebasses, rarement entendues aussi pianissimi, jusqu’aux fortissimi du Dies irae, la fusion entre le chef et l’orchestre est totale, et le concert reste encore en tête bien après la note finale. Les chœurs de l’Orfeon Donostiarra de San Sebastian, pourtant en nombre réduit par rapport à la taille gigantesque de la « salle », se font entendre sur toutes les nuances de la partition, le chef assurant constamment un équilibre optimal entre musiciens et choristes. Hasmik Papian, qui remplace Micaela Carosi programmée initialement, maîtrise sa difficile partie de soprano, en nous gratifiant d’aigus éclatants. Belle présence aussi de Luciana d’Intino, qui enfle certains graves artificiellement, alors que la basse Paata Burchuladze n’est pas vraiment à la hauteur : timbre caverneux, sons fixes et pâteux. La sensation arrive du côté du ténor Vittorio Grigolo, qui fait valoir un timbre particulièrement riche et ensoleillé.
Faust de mieux
On pouvait s’attendre à une extraordinaire soirée, à la lecture de la distribution réunie pour ce Faust, tout simplement les meilleurs chanteurs du monde lyrique actuel. Mais si l’on a assisté « seulement » à une excellente représentation, c’est que quelque part, la mayonnaise n’a pas vraiment pris. Roberto Alagna est capable de miracles dans ce rôle-titre, comme il l’a montré dans le passé (ses Faust à Londres en particulier), mais il n’est pas à ce niveau de forme ce soir. Si sa prononciation du texte et sa ligne de chant dans le medium sont toujours aussi prodigieuses, l’aigu semble fragile, dès son entrée en scène. Et le problème survient de manière flagrante avec le craquement de l’ut sur le final de « Salut, demeure chaste et pure », bien dommage, car l’air était jusqu’ici de toute beauté. Certainement déstabilisé, le chanteur accuse ensuite plusieurs défauts de musicalité sur quelques passages, et un manque de mœlleux ou de justesse dans la voix, avant de se reprendre, mais un peu plus tard dans la représentation.
La basse allemande René Pape (Méphistophélès) est splendide dans sa caractérisation du diable, et la voix très solide, étendue et sonore, dans un très beau français. La palme revient ce soir à Inva Mula (Marguerite) pour ce qui concerne l’émotion dégagée : elle possède tous les moyens d’une véritable soprano dramatique, qu’elle utilise avec intelligence, en allégeant admirablement plusieurs aigus, pour délivrer quelques notes filées de toute beauté. Le baryton Jean-François Lapointe (Valentin) fait grosse impression dans ses deux airs, et le rôle de Dame Marthe est sur-distribué à Marie-Nicole Lemieux, impeccable. Ce n’est pas l’adjectif à utiliser pour qualifier la prestation du ténor Xavier Mas, à qui le rôle de Siebel a été confié à la place d’une habituelle mezzo, et qui craque son la dièse.
Si la direction de Michel Plasson est de grande qualité, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de radio France, le rythme imprimé manque cette fois nettement de vigueur, et s’étire à en perdre la pulsion du drame sur scène. La version retenue inclut heureusement l’air de Marguerite « Il ne revient pas », mais malheureusement pas de trace des ballets. Le décor imaginé par Nicolas Joël se résume à un orgue d’église monumental au balcon d’une tribune de bois, plaquée contre le mur du théâtre antique. Des statues au faîte de cette structure se mélangent habilement à celle de l’Auguste du mur, et la scène de l’église de l’acte IV est évidemment très prenante, avec Méphistophélès installé à l’étage aux claviers et pédales, pendant que Marguerite lutte contre la folie au niveau inférieur.
François Jestin