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Saison 2010-2011 du Théâtre Le Poche-Genève
Genève, Le Poche : Les affres du couple

Coup d’oeil sur la prochaine saison du Poche.

Article mis en ligne le juillet 2010
dernière modification le 12 août 2010

par Julien LAMBERT

La petite scène de la vieille-ville genevoise servira de nouveau d’écrin aux affres et aux joyaux noirs du couple, la priorité étant donnée aux écritures contemporaines les plus tranchantes, de Grisélidis Réal à Martin Crimp.

La confiance est au beau fixe, au Théâtre Le Poche. Innocentée par la justice, ainsi que les comédiens et l’administrateur mis en cause par l’affaire des contrats qui a tant fait parler ces derniers mois, Françoise Courvoisier a pu faire sereinement le bilan d’une saison réussie.

Françoise Courvoisier
© Alan Humerose

Au-delà des grands succès publics, comme dernièrement la très fine relecture d’Elvire-Jouvet 40 par Miguel Fernandez, la directrice s’est réjoui d’avoir fait le plein pour des spectacles plus difficiles et aussi douloureux que Pedro et le Capitaine, qui plongeait sans concession le public dans les tourments alternés d’un bourreau et de sa victime.
« Avec le temps, je vois plus clairement qui j’ai envie de soutenir », a-t-elle dit pour présenter une affiche qui décline les noms connus : Desarthe, Lüscher, Wolf, Bergamote – pour la première fois au Poche -, Jérôme Robart et Grisélidis Réal concernant les auteurs, et qui se promet d’explorer des écritures toujours contemporaines, mais de provenances plus diverses.

Nord-sud
Daniel Wolf nous fera ainsi découvrir le Norvégien Jon Fosse, dont la pièce phare, Hiver, a déjà fait les beaux jours de plusieurs théâtres parisiens, mais sera pour la première fois montée à Genève. Et s’il reconnaît que cette rencontre entre un homme et une femme offre un scénario “tout simple“, c’est justement pour examiner sans projections superflues la mécanique des « passages d’un moment de vie à l’autre » qu’il a choisi deux jeunes comédiens, David Gobet et Jeanne de Mont, pour suggérer « un état de vie liminaire, adamique », et ne pas se réfugier dans l’invention d’une vie antérieure des personnages.

Jeanne De Mont jouera dans « Hiver »
© Augustin Rebetez

Aux antipodes des frimats scandinaves, Michele Millner cherchera à “revisiter“ son enfance chilienne, en convoquant sur scène des textes de Gabriella Mistral, la fiancée de Pablo Neruda, ainsi que plusieurs musiciens entre le jazz et la guitare latino-américaine, mais aussi une batterie… de cuisine, la nourriture étant pour elle « liée à la nostalgie de l’enfance, et d’un pays abandonné ». On fera donc la cuisine sur la scène de ce spectacle titrée Albahaca (« basilic »), manger étant « la meilleure façon d’épuiser ses chagrins », comme le dit joliment la codirectrice du Théâtre de la Parfumerie.

Méchancetés britanniques
Mais en termes géographiques, une légère dominante anglo-saxonne s’affirme dans la saison à venir, le statut d’intrusion privilégié qu’offre au public la scène exiguë du Poche favorisant sans doute les morsures verbales post-pinteriennes. C’est d’ailleurs au théâtre de Pinter que Philippe Lüscher compare « la menace qui plane dans les non-dits » de La Campagne de Martin Crimp, qu’il monte avec Sophie Lukasic, François Nadin et une nouvelle venue sur la scène romande : Jessica Kraatz. Elle y incarnera une jeune toxicomane pêchée en bord de route par un médecin, qui va l’imposer à sa femme dans leur propriété de campagne : une histoire saumâtre qui révèle peu à peu « les zones d’ombre sous la façade trop lisse des personnages bourgeois ».

François Nadin jouera dans « La Campagne »
© Sandra Pointet

On avait déjà pu apprécier le laconisme acéré de Crimp dans Tendre et cruel, mis en scène par Denis Maillefer à la Comédie. En revanche l’Écossais David Harrower est pour nous un inconnu - monté tout de même par Peter Stein, dont Gérard Desarthe créera l’oiseau noir (Blackbird), à Vidy d’abord. La situation de cette dernière pièce s’ancre dans des terres tout aussi marécageuses, puisqu’il y est question des retrouvailles d’un homme mûr et d’une jeune fille, qu’il avait entraînée dans une relation sans lendemain lorsqu’elle était adolescente. Pourtant le metteur en scène voit plutôt l’aspect dérangeant de cette œuvre dans le fait que la douleur de la jeune fille se cristallise plus sur un départ et une absence que sur un quelconque traumatisme. Un texte dangereux, qui joue «  avec l’exagération de la thématique pédophile », tout trouvé pour le charisme scénique de Raoul Teuscher et de Prune Beuchat.

Fidèle à Robart et Réal
Quant à la directrice du Poche, elle mettra en scène deux spectacles cette année, pourtant tous deux créés sur d’autres planches. A la Parfumerie cet automne, après les sordides thématiques oedipo-koltésiennes d’Eddy fils de pute et de Jiji the lover, Françoise Courvoisier monte un nouveau texte de Jérôme Robart plus délicatement trouble a priori, puisque ce Jean la vengeance est un veuf qui ne sait pas à qui attribuer la culpabilité de la mort accidentelle de sa femme. Du conducteur criminel à l’ingénieur de la route fatidique, l’occasion de faire défiler une série de suspects… et d’excellents comédiens d’ici, tels Bastien Semenzato, Matteo Zimmermann et Fabienne Guelpa, ou encore le couple José Lillo-Julia Batinova, que beaucoup seront curieux de voir pour la première fois réuni sur scène.

Vincent Aubert participera à « Jean la Vengeance » (à la Parfumerie)
© Augustin Rebetez

Enfin Françoise Courvoisier se propose de ressusciter quarante ans de Combats d’une reine, Grisélidis Réal, auteure genevoise et prostituée légendaire ensevelie au cimetière des Rois. Au fil d’une poésie qui milite tous azimuts, parfois griffonnée en prison sur de vieux papiers récemment retrouvés, deux comédiennes elles-mêmes d’âges très différents, Judith Magre et Magali Pinglaut, incarneront la pérennité d’un regard enfantin, amoureux et revandicateur, et les paradoxes d’une grande figure genevoise, « qui a toujours su être à la fois en marge de la société et en vue », selon Françoise Courvoisier, qui la fera d’abord connaître en Avignon cet été (voir article sur le festival d’Avignon).

Julien Lambert

Réservations : 022 310 37 59. www.lepoche.ch