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Feuilleton littéraire
Feuilleton de juillet 2009 : Premier récit

Ce feuilleton explore : « Un glacier dans le cœur », de Daniel de Roulet, « L’Enfant papillon », de Laure Chappuis, « Le Canular divin », de Valérie Gilliard.

Article mis en ligne le juillet 2009
dernière modification le 9 décembre 2011

par Jean-Michel OLIVIER

Un critique éminent de la Tribune de Genève, toujours haut en couleur, reproche souvent à la littérature romande d’être « polysubventionnée ». Autrement dit, de n’exister que grâce à la générosité des divers départements culturels cantonaux ou d’autres mécènes désintéressés tels la Migros, la Loterie romande ou encore Pro Helvetia.

Le fait est avéré : la plupart des livres publiés en Suisse romande ne verrait pas le jour sans une aide financière extérieure. Mais pourrait-il en être autrement dans une portion de pays qui ne compte qu’un million et demi d’habitants, ou de lecteurs potentiels, alors qu’il en faudrait dix fois plus pour qu’un livre ait des chances d’être « rentabilisé » ?
Au palmarès des auteurs subventionnés, le pompon revient sans conteste à Daniel de Roulet, champion toute catégorie. Son dernier livre, Un glacier dans le cœur*, bénéficie de multiples subsides. Rien de honteux ni de particulier à cela, bien sûr. Ce qui étonne, pourtant, c’est le propos du livre : à travers une galerie de portraits de Suisses marginaux et contestataires (Giacometti, Frisch, Tinguely, etc.), de Roulet se demande si la Suisse existe encore (une vieille rengaine) et si, surtout, elle continuera à exister. Autrement dit : prise, comme toutes les autres nations, dans le maelström de la mondialisation, effacée, neutralisée, la Suisse n’existe plus. Ses derniers mythes sont en passe d’être déboulonnés. Et c’est tant mieux. Ce qui permet à de Roulet de se demander, non sans pertinence, ce qui viendra après la Suisse…
On retrouve dans ce livre tous les défauts et toutes les qualités des précédents ouvrages de Daniel de Roulet, devenu écrivain officiel. Les qualités d’abord : un regard acéré sur la Suisse, souvent original, intelligent, attaché à ressortir de l’ombre des figures oubliées pour leur rendre justice. Mais les défauts aussi : la plupart des textes réunis dans le livre sont des ébauches, rapides et superficielles, de sujets qui gagneraient à être approfondis ; la naïveté de l’analyse ; et cette haine de la Suisse que l’auteur a parfois tant de peine à cacher. Bref, malgré son caractère inégal (mettre dans le même panier Muschg et Laplace ou Noëlle Revaz relève de la faute de goût), le livre est stimulant, caustique, parfois même drôle. Il faut donc se féliciter qu’il ait pu voir le jour en Suisse. Grâce au « polysubventionnement ». Ce qui, en France ou en Italie, n’aurait sans doute jamais été possible.

L‘Enfant papillon
C’est un petit récit dense et bouleversant, intitulé L’Enfant papillon**, le premier livre de Laure Chappuis (née en 1971), enseignant le latin à l’Université de Neuchâtel. Le sujet en est à la fois singulier et universel. Universel parce que la narratrice du livre attend un enfant qu’elle désire mettre au monde, fantasme sur son corps, le petit être à venir, le monde qui va l’accueillir. Singulier aussi parce que cet enfant, sitôt venu au monde, lui sera arraché par un père inflexible qui dit : « Non, pas chez nous, trop jeune, trop seule, trop fille pour être mère. Une vie gâchée, l’enfant boulet. » Toute la suite du livre est le récit de cet arrachement, vécu et décrit par la future mère, qui porte en elle un enfant défendu (le motif de la pomme, désirée et interdite, revient souvent dans le récit comme une hantise). On sait que la langue réserve un nom à celle qui a perdu son mari (la veuve), comme à celle qui n’a plus de parents (l’orpheline). Mais qu’en est-il de la mère qui a perdu son enfant ? Il n’y a pas de nom pour cette douleur secrète.

Laure Chappuis

Laure Chappuis creuse cette blessure et donne un visage à cette douleur. La mère interdite d’enfant se retrouve bientôt seule et livrée aux démons les plus noirs. On l’interne avec d’autres dans un asile de fous. « Je suis la femme au crâne fendu. Un crâne tout rond en haut d’un frêne, un frêne où perchent les oiseaux fous. Du vent dans les branches, une araignée, une fêlée. Ils ont dit ça. » Cette vie brisée, Laure Chappuis l’évoque avec pudeur. Même si son écriture, parfois, cède à la tentation de l’esthétisme ou de la préciosité. On aimerait moins de fioritures (« Avec la prudence du silence, il glisse son corps d’ouate en direction du lit. »), moins d’apprêt. Le drame qu’elle raconte mériterait des mots crus, des mots nus, délivrés de tout souci poétique ou esthétique. Mais sans doute n’est-ce qu’un petit défaut de jeunesse. Car L’Enfant papillon se lit d’une traite. Il touche au cœur et reste longtemps dans la mémoire du lecteur.

Une quête de soi
L’écriture est aussi le point fort du Canular divin***, le premier roman d’une jeune lausannoise, Valérie Gilliard, enseignante à Yverdon. Une écriture à la fois libre et précise, chantante et souvent drôle. Sous la forme d’une fausse confession, l’auteur nous fait entrer dans la vie de Zora, « sage enfant des années septante en pays de Vaud ». En rupture, elle aussi, avec la société (elle donne, au début du roman, son congé à l’école où elle enseigne), Zora est alors disponible pour les rencontres les plus inattendues et les plus folles. Elle écume les expositions, rencontre quelques hommes et surtout une femme, Ana, qui l’entraîne dans les affres du développement personnel. Ana squatte son appartement, puis disparaît de sa vie aussi vite qu’elle est apparue, laissant Zora en proie à ses anciens démons : «  Je croyais si fort à mon inanité qu’il me semblait normal de m’atteler ainsi à autrui, de modeler mon esprit sur sa vision du monde (…) tout être me paraissait plus vrai que moi-même. » Voilà peut-être le vrai sujet d’un livre qui aime à brouiller les pistes et à égarer le lecteur. Jouant le détachement, traînant son spleen (souvent joyeux) de conquête en conquête, Zora a l’impression de mener une vie fictive, ou du moins mal ancrée dans la réalité. Son existence ressemble à ce canular, parfois divin, parfois trop humain. « J’avais commis un seul coup d’éclat, ma démission, et cependant le système social me donnait encore de l’argent ; je ne m’étais même pas mise en danger. J’avais décroché, j’avais voulu m’arrêter et écrire, mais rien ne sortait parce que je vivais dans le vide. » Elle naviguera ainsi aux frontières de l’absurde jusqu’au moment où l’écriture, enfin, lui apporte une manière d’apaisement. Comme si le roman, en cousant un tissu de mensonges, ouvrait sur une vérité secrète que lui seul peut nous révéler.

Jean-Michel Olivier

* Daniel de Roulet, « Un glacier dans le cœur », Métropolis, 2009.
** Laure Chappuis, « L’Enfant papillon », éditions d’autre part, 2009.
*** Valérie Gilliard, « Le Canular divin », roman, éditions de l’Aire, 2009.