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Septembre Musical Montreux
Septembre Musical 2007, Montreux : Kurt Masur
Article mis en ligne le septembre 2007
dernière modification le 3 septembre 2007

par Pierre JAQUET

Même à 80 ans, l’infatigable Kurt Masur n’envisage pas de s’arrêter. « Mon moteur, c’est la musique », assure-t-il.

Le chef d’orchestre allemand, qui dirige depuis 2002 l’Orchestre National de France, a fêté, il y a peu ses 80 ans au Royal Albert Hall de Londres, lors d’un concert commun de l’Orchestre National de France et de l’Orchestre philharmonique de Londres. Au programme figurait, entre autres, la Symphonie n°7 de Bruckner, qui sera donnée à Montreux le 15 septembre. Ce ne sont pas moins de 8’000 mélomanes qui sont venus dans l’illustre salle pour souhaiter un bon anniversaire au maestro.

Marqué par les circonstances
A un âge où beaucoup vivent une retraite paisible, Kurt Masur passe encore la majeure partie de l’année à parcourir le monde pour diriger ses musiciens. En 2008, il fêtera ses 60 ans de carrière !
Né en 1927, Kurt Masur assiste au développement du nazisme et est enrôlé de force dans les « Jeunesses hitlériennes ». Habitant à Brieg (aujourd’hui Brzeg) en Silésie, il est victime en 1945 d’« épuration ethnique » et doit fuir pour s’établir à Leipzig. Cette expérience douloureuse contribue certainement à expliquer sa capacité à décrire la guerre (cf. la gravure de la Symphonie n° 7 de Chostakovitch, « Leningrad » réalisée avec l’Orchestre National de France) et la sagesse qui lui est généralement accordée. En automne 1989, Kurt Masur parvient à éviter que les manifestations pacifiques de Leipzig soient réprimées ; peu après il est pressenti pour une carrière politique dans une Allemagne de l’Est en quête d’unification. Il décline cette offre et préfère continuer sa carrière musicale. « Je suis et je reste avant tout un musicien. J’ai juste senti que je pouvais aider en tant qu’être humain. J’ai traversé tellement d’expérience... »

Kurt Masur

Le concertiste commence à étudier le piano, (dont il devra abandonner l’étude à cause d’un problème à un doigt) la composition et la direction d’orchestre au Conservatoire de Leipzig peu après la Seconde Guerre mondiale... tout en jouant du jazz dans les cabarets de la ville ! Il se met à diriger ses premières productions symphoniques à partir de 1948. Les décennies 50 et 60 sont très difficiles : sa carrière est entravée par quelques périodes de chômage et l’isolement imposé par le régime de la RDA ; il souffre de la mort de sa femme dans un accident dont il s’estime fautif. Prenant conscience du rôle culturel et politique qu’il peut jouer en Allemagne de l’Est, il parvient à placer à l’affiche des partitions riches de vécu humain - faut-il y voir une forme de thérapie ? - souvent de grands maîtres russes. Il devient à cette époque directeur des théâtres de Leipzig et d’Erfurt. En 1955, il est deuxième chef de la Staatskapelle de Dresde. Parallèlement, il dirige de nombreuses phalanges est-allemandes, comme l’Orchestre philharmonique de Dresde. Poursuivant sa progression, il est premier chef à l’Opéra comique de Berlin (Est) de 1960 à 1964. En 1970, il est nommé responsable artistique du Gewandhaus de Leipzig qu’il animera jusqu’au-delà de l’ouverture du rideau de fer : au bilan, plus de deux mille concerts, dont la moitié en tournées internationales... sans jamais entrer ni collaborer au parti communiste ! A propos des responsables de ce parti, il rappelle ces anecdotes « Leur jugement politique a été sans équivoque : ce n’est pas un individu dont on peut attendre une position politique bien affirmée, c’est un humaniste ! On a découvert un émetteur dans ma voiture ; ils savaient exactement où je me trouvais, et ils avaient mis sur écoute mon bureau au Gewandehaus. Ce n’est qu’en mars 1990 que nous avons découvert que toutes les lignes téléphoniques étaient reliées directement à la Stasi. Evidemment, on savait qu’on était surveillé, surtout en cas d’appel de l’étranger. Je me souviens avoir appelé une dame un jour ; pendant la conversation, j’ai entendu un nom, “est-ce le camarade Untel ?” C’était l’administration de la Stasi qui écoutait, et apparemment quelqu’un avait appuyé sur le mauvais bouton ! »
De 1991 à 2002, le responsable est sur le podium de l’Orchestre Philharmonique de New York. Pour lui, « en Amérique, les musiciens sont très virtuoses et techniquement parfaits, mais leur connaissance des styles est moins approfondie. Cela dépend en fait de qui les dirige. » Kurt Masur dit constater que chaque ensemble a sa personnalité et qu’en conséquence « il faut l’écouter d’abord, puis, selon ce qui en ressort, donner ses indications. » Ce directeur est régulièrement invité à diriger les plus prestigieux orchestres du monde comme, entre autres, l’Orchestre Philharmonique de Londres en 2000. Depuis septembre 2002, le musicien allemand dirige l’Orchestre National de France. Dans les entretiens, le chef insiste sur le fait qu’il a été « enthousiasmé par le sérieux et la passion de l’orchestre, par son désir non seulement de faire entendre la sonorité du compositeur mais de retrouver l’esprit de cette musique. » Il est essentiel de « restituer une couleur sonore, mais aussi de montrer l’actualité de la pensée d’un musicien. » L’Orchestre national a, semble-t-il, répondu à ses espérances...

Ses disques
Il est impossible de d’évoquer en quelques lignes une discographie aussi abondante – plus de 100 publications - que de qualité qui couvre essentiellement les XIXe et XXe siècles. Disons tout de même que l’art de Kurt Masur appartient bien à sa génération : rigueur, précision, tempo mesuré pour permettre à ses musiciens de s’exprimer, solennité, sont quelques-unes des caractéristiques.
Les dernières gravures sont sorties chez Naïve, avec l’Orchestre National de France. Il s’agit souvent d’enregistrements de concerts. Un des CD est consacré aux Symphonies nos 2 & 6 de Beethoven. Le maestro ne s’arrête pas à des considérations sur les instruments et les interprétations à l’ancienne ne paraissent guère l’intéresser. Ce qu’il veut mettre en évidence – et il le fait fort bien – c’est l’esprit du compositeur : les symphonies ressortent dans un mélange d’énergie mâle et de poésie qui font honneur à leur auteur. [Naïve V 4971] Autre esthétique avec Tchaïkovsky : la partition est explorée méthodiquement et avec grandeur, comme seul un Allemand peu le faire. Pour autant, il n’y a aucune sécheresse ni raideur dans l’interprétation, loin s’en faut puisqu’elle prend souvent des contours brahmsiens. Nul ne s’en étonnera vraiment quand il saura que s’il avait été compositeur, Kurt Masur aurait souhaité être Brahms ! [Naïve 5040] La Symphonie n° 7, « Leningrad », est une des plus fameuses de Chostakovitch. Comme écrit plus haut, Kurt Masur a plongé dans son vécu personnel pour évoquer de façon prenante la tragédie de la guerre. Sa version est somptueusement moirée. Pas vraiment d’ironie ou de second degré, mais un tragique solennel. [Naïve V 5071] En studio, le directeur artistique et ses musiciens français se sont associés à un jeune artiste arménien, Sergey Khachatryan, pour graver les deux concertos pour violon de Chostakovitch. Pour permettre au soliste de faire montre d’un jeu brillant et fort, le maestro bâtit une vaste freque en arrière-plan. Le ton est sombre, la pâte orchestrale magnifique... [Naïve V 5025]

Pierre Jaquet

Auditorium Stravinski, Montreux. Samedi 15 septembre.
Site internet (en anglais) : http://www.kurtmasur.com