Parmi les douze programmés, gros plan sur quatre spectacles.
par Bertrand TAPPOLET
La nouvelle saison de La Comédie constitue sans doute l’offre artistique
la plus généreusement funambule dans le renouvellement et le questionnement des formes scéniques allumée à ce jour par Anne Bisang. Parmi les douze programmés, gros plan sur quatre spectacles réunissant des regards dynamiquement contrastés sur le théâtre.
Cosmétique de l’ennemie
Deux femmes en pleine mid-life crisis, la quarantaine inquiète, s’entredéchirent au cœur d’un salon de coiffure, un hair-self plutôt. Au bout du rouleau de Manon Pulver est ce regard au scalpel porté sur ce qui nous pousse parfois à mettre notre vie à l’épreuve du désordre que peut susciter la rencontre avec l’autre. Cette comédie de corps et de mœurs identitaires, relationnels et plastiques, est reprise dans le dispositif bi frontal qui l’a vue naître sur le plateau de La Comédie. Son arpentage de l’intime fait femme emprunte au vaudeville, à la satire sociale et au théâtre de la sensation d’une Nathalie Sarraute ou d’une Eléonore Weber. Le corps de la femme est ici soumis aux aléas d’un triple régime cosmétique, diététique et plastique. « Il y avait la nécessité de formuler un désarroi par rapport à un certain état des relations humaines, relève l’auteure. Avec cette liberté propre à la fiction théâtrale qui permet d’aller jusqu’à l’absurde et à l’excès. »
Friction intime
L’ensemble de Hey Girl ! se construit autour d’une course à l’incarnation, d’une course aux désirs et des pièges que nous nous tendons à nous-mêmes dans cet acharnement à vivre dans la peau d’icônes mythiques. Tour à tour Messaline, Pucelle d’Orléans, shakespearienne Juliette, Iphigénie, Béatrice de Dante sans doute, elle peut aussi devenir souveraine dans la longue lignée des décapitées : Marie Stuart, Anne Boleyn, Marie-Antoinette. Femme une et multiple, elle déambule nue ou en jeans, bientôt recouverte d’une gigantesque tête de poupée, au long d’un crépusculaire carnaval de figures féminines éternisées par leurs fins tourmentées et tragiques. Corps traversé de flux tendus, armé comme en croisade contre toutes les images. Martyr de la femme aussi qui balafre les siècles et que rejoint l’image de la traite esclavagiste, celle d’une femme noire que l’on met enchaînée sur de la paille. Un an avant son commotionnant Inferno et son Purgatorio à couper le souffle, Romeo Castellucci nous conviait en Avignon à une autre odyssée parmi mythes et symboles.
Hommage au théâtre
« Le théâtre peut-il encore être politique ? Le théâtre est-il sacré et par quel mystère ? Le théâtre est-il une sorte de religion du sens ou ce qui nous apprend à vivre dans l’absence de sens ? » Les fils de réflexions tendus dans Illusions comiques, sa comédie jubilatoire et métathéâtrale, par Olivier Py, semblent avoir été tressés de ses interrogations lors de l’édition 2005 du Festival d’Avignon. Sa contribution, Avignon, le théâtre des questions fit alors date : « Ne nous reste-t-il plus que le dilemme d’un théâtre poussiéreux et patrimonial et d’une modernité qui cache son vide sous le renouvellement des formes ? » Sous peine de s’électrocuter à l’ère du vide postmoderne au contact d’un théâtre énergétique, qui brouille les perceptions et renverse les grammaires, on est prié de brancher sur le réseau d’un théâtre certifié authentique renouant avec le théâtre lyrique traditionnel fondé sur la parole. Le dramaturge sait manier l’art bouffon de l’autodérision et de la mise abyme avec parfois autant d’à propos que Molière dans L’Impromptu de Versailles ou Les Fâcheux et Corneille au détour de son Illusion comique. Puis tout se dépouille, le théâtre est passé au filtre d’une centaine de définitions parmi lesquelles : « Le théâtre est récompense de n’avoir rien attendu. » Dont acte.
Shakespeare revisité
Chevalier déchu par sa paillardise, bien qu’il nie être devenu un débauché, Falstaff, devenu Falstafe sous le plume de Valère Novarina, met en contraste l’austère sphère politique avec les mœurs licencieuses du prince Harry, futur Henry V. Pour bien rappeler que le théâtre élisabéthain se jouait aussi dans des estaminets borgnes où régnaient duel et prostitution, Claude Buchwald déploie des tablées de cabaret pourvues de trappes favorisant le jeu farcesque.
Et pour les scènes à la Cour, cimaises couleur carmin s’écoulant des cintres et atmosphère musicale empreinte d’une sourde gravité. Les deux univers se télescopent face à la guerre qui voit Henry IV guerroyer contre les princes renégats ralliés à l’Ecosse. Un conflit vu, dans la lignée de Brecht, par les sans-grades, les anonymes de l’histoire qui feront vaciller les hommes de pouvoir. En réalité, comme souvent chez Shakespeare, les forces subversives comme Falstafe ne pourront mener à aucun bouleversement de l’ordre monarchique. Des scènes de comédies au burlesque échevelé contrastent avec de purs moments de tragédie au cœur d’un théâtre ayant choisi le parti de la vie, et refusant les illusions de la gloire et des grands sentiments.
Bertrand Tappolet
Réservations et renseignements : 022 320 50 01
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