Le Festival d’Ambronay aborde un sujet brûlant d’actualité, à savoir les différents rôles que les femmes ont joué dans l’histoire de la musique.
par Pierre JAQUET, Sylvia MEDINA-LAUPER
Pour sa 29ème édition, le Festival d’Ambronay pose et impose un sujet brûlant d’actualité bien que jamais encore évoqué ; il s’agit des différents rôles que les femmes ont joué dans l’histoire de la musique. Qu’elles soient musiciennes, compositrices, muses ou exécutantes cachées, venez découvrir ces femmes avant-gardistes des temps anciens. Durant trois semaines, le Festival sort enfin de l’ombre ces femmes d’exception qui ont su braver les interdits et choisir une voie leur appartenant intimement.
Mais quelle mouche a donc piqué les organisateurs d’avoir associé la femme à la musique ? Et pourquoi évoquer la notion d’interdit ?
Pour répondre à ces interrogations et évoquer les enjeux de parité, Catherine Cessac, conseillère artistique du Festival et par ailleurs chercheuse au CNRS ainsi que musicologue au Centre de musique Baroque de Versailles, a invité des spécialistes de diverses branches afin d’alimenter cette rencontre internationale. Outre les artistes et musiciens, il y aura des ethnologues, historiens, musicologues, anthropologues et des acteurs de la politique publique.
« Que ce soit dans l’Antiquité, au temps du Christianisme, en terre d’Islam ou dans notre société contemporaine, la musique n’est pas étrangère aux rapports homme-femme. Tantôt accusée de donner de la mollesse aux hommes, tantôt portée aux nues pour l’élévation ou les plaisirs qu’elle provoque, elle a souvent été prise à partie ou instrumentalisée » dixit Aline Tauzin, chercheuse au CNRS et anthropologue du monde arabe qui, cette année, oganise la Rencontre d’Ambronay. Qu’elle soit nommée Dame du Ciel chez les Egyptiens, ou feu qui brûle le cœur et l’âme chez les Indiens, qu’elle soit incarnée par la lyre d’Apolon chez les Grecs, la musique exerce un pouvoir entre fascination et menace, à l’image même des femmes. Ceci implique qu’il faut encadrer et accommoder les lois la concernant pour continuer à profiter, sans trop de danger, de la jouissance qu’elle procure.
Le festival s’articule autour de quatre volets. Les trois premiers offrent une caisse de résonance méritée aux femmes interdites de musique ou de gloire ; soit les femmes créatrices, les femmes cachées et enfin les femmes représentées. Le dernier volet quant à lui, nous fait redécouvrir les femmes interprètes de jadis et d’aujourd’hui. Quelle place ont-elles eue ? De la Renaissance au Baroque, dans un monde où le pouvoir est l’apanage du masculin, les femmes musiciennes et chanteuses pouvaient-elles exercer leur art autrement qu’à l’abri des regards ou alors remplacées par des hommes ? Les réponses sont contrastées.
Il y a d’abord les femmes créatrices ; le festival réunit une quinzaine de compositrices provenant soit de couvents, comme Caterina Assandra (1590-1618), ou Isabelle Leonarda (1620-1704), soit de milieux plus artistiques et ayant mené une vie tambour battant comme c’est le cas de Barbara Strozzi (1619-1664), ou Fanny Mendelssohn (1805-1847) qui, malgré la création d’environ 400 pièces, resta dans l’ombre de son célèbre frère Félix. Frère qui par ailleurs n’hésita pas à s’en attribuer quelques unes. Enfin deux compositrices qui officièrent dans les cours royales, Francesca Caccini (1587- 1640) et Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729). La première qui réussit l’exploit de devenir la musicienne la mieux rémunérée en entrant au service de Marie de Médicis et qui de plus, trouva auprès de ses contemporains un écho empreint d’estime et de reconnaissance. Elisabeth Jacquet de la Guerre quant à elle officia auprès de Louis XIV dès l’âge de 5 ans. Une fois adulte elle s’illustra par la création de nombreuses cantates et sonates, genres alors venus d’Italie. Elle fut la première femme, en France, à composer un opéra, Céphale et Procris, en 1694.
La catégorie des femmes cachées lève le voile sur celles qui furent interdites de scène publique mais qui se produisirent devant des cercles d’invités prestigieux comme c’est le cas avec le Concert secret des Dames de Ferrare, très connues par ouïe dire dans toute l’Europe à la fin du XVIè siècle, mais uniquement montrées pour le plaisir du Duc Alphonse II de Ferrare. Ces trois « Anges du Paradis », comme on les nommait alors, ne chantaient que de la musique inédite, composée spécialement pour elles et interdite d’édition. Doulce Memoire vous interprétera ces chants d’amour que vous n’auriez jamais dû entendre ! Mais les voix féminines sont également camoufées lorsqu’on les remplace par celles des hommes. Songeons seulement à l’usage que l’on faisait des castrats dont les tessitures douces, légères, raffinées et finalement ultra-féminines, évitaient que l’audience ne s’émoustille d’avantage que la pudeur ne l’exigeât.
Dans le volet des femmes représentées on trouve les concerts qui mettent à l’honneur des figures féminines vénérées comme la Vierge ou les Odes à Sainte-Cécile, patronne martyre de la musique. Il y a également les figures des femmes fantasmées comme nous le montre l’opéra truculant intitulé Les Frasques du Capitaine le Golif dit Borgnefesse. La femme, excessivemement absente durant tout voyage maritime – elle porte malheur sur un bateau –, devient en réalité une présence obsessionnelle dans l’esprit des marins, elle y est rêvée, magnifiée, idolâtrée.
Enfin le dernier volet, réservé aux femmes interprètes pose, entre au-tres, la question de la courtisane cantatrice. Ces femmes sont-elles des musiciennes à part entière ou des filles dites de mauvaise vie dont les voix sont exclusivement vouées au plaisir des hommes ? Leur rôle se cantonne-t-il juste à de l’interprétation musicale ou s’aventure-t-il aux limites de la séduction amoureuse, sensuelle, sexuelle ? C’est en tout cas une version fort probable dans le concert à deux voix, Artistes ou concubines, reprenant des chants traditionnels d’Inde.
Sylvia Medina-Lauper
Ensemble Accentus
Les voûtes médiévales s’apprêtent à accueillir un ensemble de voix riches de spiritualité... Avec la création d’Accentus en 1991, Laurence Equilbey a fait irruption dans le paysage musical français dont elle modifie de manière positive la perception avec des programmes innovants comme des transcriptions de Barber. Reconnue aujourd’hui internationalement à l’égale des plus grands chefs masculins, la directrice de chœur livre une interprétation puissante et originale du grand répertoire romantique et contemporain. Pour la première fois, elle emmène le public d’Ambronay dans son univers musical. Cet ensemble vocal regroupe une trentaine de chanteurs « réguliers », sans compter les collaborations ponctuelles. La vocation de ces artistes est de promouvoir le répertoire a cappella ou de faire traiter par les voix des pages instrumentales. Traitée comme un instrument à part entière, la voix revêt ainsi une dimension orchestrale. Cette démarche a donné lieu à deux disques Transcriptions 1 et Transcriptions 2, parus chez Naïve, qui ont obtenu les faveurs du public (plus de 100’000 exemplaires du premier compact !). Dans une période difficile pour l’industrie discographique, la réussite mérite d’être saluée ! La dernière parution, très colorée et parue également chez Naïve regroupe diverses partitions pour chœur et piano de Dvorák, notamment une version avec piano du Stabat Mater. [V 5091]
Parmi les nombreux univers explorés par la formation, on pourrait mentionner la musique ancienne espagnole (musiques sépharades) ou les airs de la Renaissance. Mais la création contemporaine occupe une place importante dans le répertoire du chœur Accentus. Il participe à des productions lyriques et des créations contemporaines (Perelà, l’homme de fumée de Pascal Dusapin et L’Espace dernier de Matthias Pintscher à l’Opéra de Paris). S’il fallait en quelques mots caractériser l’interprétation, on pourrait dire qu’elle se nourrit de deux sources : Les interprètes sont manifestement marqués par la tradition italienne du XVIe s. Le chant est fusionnel, l’harmonie parfaite. Mais sur ces belles portées, transcendées par les voix, des timbres solistes aux contours parfois opératiques impriment leur marque. Dans ces moments, ce sont plutôt les traditions des XVIIIe et XIXe s. qui paraissent avoir fécondé le propos. Le mélomane pourrait aussi se dire que cette technique et cet art appartiennent bien à notre temps, à de nombreux instants. C’est une musique de l’éternel recommencement dans l’indifférence du temps et la complicité du silence. Se dégage l’impression qu’en arrière-fond le choeur a placé fort haut la figure tutélaire d’un compositeur comme Arvo Pärt (lequel occupe pourtant une place limitée dans le répertoire). Ce créateur s’est en effet efforcé de synthétiser le besoin de spiritualité issu du Moyen Age avec un besoin de méditation personnelle, parfois très fervente, appartenant plus spécifiquement à notre temps.
Pierre Jaquet
Abbatiale, le samedi 27 septembre à 20h30 (Schubert, Hensel-Mendelssohn, Mahler)
PROGRAMME
– 1er octobre : Chœur du Festival, dir. Marie-Laure Tessèdre (Elisabeth Jacquet de la Guerre, Fanny Hensel Mendelssohn, Augusta Holmès, Edith Canat de Chizy)
– 2 octobre : Les Solistes de Lyon-Bernard Tétu (Philippe Hersant, Schubert)
– 3 octobre : Theodora de Haendel. Das Neue Orchester Chorus Musicus Köln, dir. Christoph Spering, Anna Korondi, soprano, Juliette Galstian, mezzo-soprano, Andreas Karasiak, ténor, Johannes Weisser, basse
– 3 octobre : Saira Begum, Francesca Cassio, voix
– 4 octobre : Doulce Memoire, dir. et flûte Denis Raisin Dadre
– 4 octobre : Venise ou les larmes de Magdalena de Hasse, Akadêmia, dir. Françoise Lasserre, Gloria Banditelli, Marina de Liso, mezzo-soprano, Magdalena, Emanuela Galli, Maria Jacobi, Aurore Bucher, Olga Pitarch, soprano, Flavio Losco, violon solo
– 5 octobre : Concerto Soave, dir. Jean-Marc Aymes, Maria-Cristina Kiehr, soprano (Francesca Caccini, Caterina Assandra, Barbara Strozzi, Isabella Leonarda)
– 5 octobre : Arsys Bourgogne, ensemble Harmonie Universelle, dir. Pierre Cao, Stéphanie Révidat, Ingrid Perruche, sopranos, Britta Schwarz, alto, Markus Schäfer, ténor, Alain Buet, Stephan MacLeod, basses (Bach, Rameau, Telemann, Haendel)
– 8 octobre : Ensemble Dialogos, dir. Katarina Livljanic, Ensemble Kantaduri, dir. Josko Caleta (traditions musicales dalmates)
– 9, 12 octobre : Les Frasques du Capitaine Le Golif dit Borgnefesse. Concert de l’Hostel Dieu, dir. Franck-Emmanuel Comte. Cie l’Opéra théâtre, mise en espac André Fornier
– 9 octobre : Ensemble Vox Luminis (Isabella Leonarda, Francesca Caccini, Domenico Scarlatti, Claudio Monteverdi)
– 10 octobre : Cappella Mediterranea, dir. Leonardo Garcia Alarcon, Céline Scheen, Marina Flores, sopranos, Fabian Schofrin, contre-ténor, Jaime Caicompai, ténor, Matteo Bellotto, basse (Barbara Strozzi, Francesco Cavalli)
– 11 octobre : Venice Baroque Orchestra, dir. Andrea Marcon, Maria Luisa Martorana, Lisa Laarson, sopranos, nn, mezzo-soprano, Max Emanuel Cencic, contre-ténor, Lluis Vilamajo, ténor
– 11 octobre : Françoise Atlan, voix
– 12 octobre : Water Music & Fireworks de Haendel. Concert spirituel, dir. Hervé Niquet
– 12 octobre : Benjamin Alard, clavecin (Elisabeth Jacquet de la Guerre)
– 11 octobre : Aline Zylberajch, clavecin ( Elisabeth Jacquet de la Guerre, François & Louis Couperin, Marin Marais, d’Anglebert)
Réservations : tél. 04 74 38 74 04, www.ambronay.org