L’édition 2008 du Festival d’Avignon a donné libre cours à l’expression des émotions humaines.
par Julien LAMBERT
L’édition 2008 du Festival d’Avignon a donné libre cours à l’expression des émotions humaines. Si la synthèse peut sonner creux, en revanche quoi de plus vivifiant que le rétablissement de cette notion bannie des scènes. La suggestion visuelle et l’intensité du jeu renouent avec des spectacles qui prennent pour cible la sensibilité du spectateur plus que son intellect.
Le choix d’une actrice comme artiste associée à la programmation, aux côtés de Romeo Castellucci, est sûrement pour part à l’origine de ce triomphe de l’affect esthétisé. Valérie Dréville n’a pourtant pas servi ses qualités de jeu en tentant de mettre en scène collectivement le Partage de midi avec les trépidants voire trépignants Sivadier et Bauchau, ainsi que Gaël Baron. La gangue magique des carrières de Boulbon n’a pas suffi à maintenir l’homogénéité et la fulgurance du texte de Claudel, souvent trop découpé en numéros d’acteurs isolés sur les planches nues d’un radeau amoureux en dislocation. Si l’idée de délier les méandres enivrants du vers claudélien par l’adoption d’une diction naturelle et fluide s’annonçait prometteuse, en revanche un excès de nonchalance apparente dans l’appropriation des rôles aura sapé les délices artificieux de la partition, au point de vulgariser le personnage mythique d’Ysé. Erreur de mise en scène. Valérie Dréville a sublimé en revanche une pure exploitation de ses ressources de comédienne, la périlleuse lecture de La Divine Comédie dans la Cour d’honneur. Son attention hypnotique aux contours chantournés du parcours lyrique de Dante, complétée par une gamme d’accents et de tons polychromiques grâce au choix d’acolytes extrêmement diversifiés dans leur approche de la lecture, a suscité dans la Cour un frémissement surnaturel que le mistral hurlant n’aura fait qu’amplifier.
Dans une esthétique extrêmement opposée mais tout aussi juste, Thomas Ostermeier a démontré que la fidélité au sens d’une œuvre pouvait trouver des rendus radicalement divergents. En choisissant de jouer Hamlet comme une farce sociale criarde à l’allemande, il a paradoxalement dévoilé une complexité des rôles inconnue aux interprétations plus romantiquement métaphysiques de la pièce. Une table de banquet pour les discours, un champ de gadoue pour faire patauger la société en déclin, en son milieu la tombe du père. Dans une scénographie aussi praticable et signifiante, la présence de l’objet crucial du discours invitait à exploiter dans un jeu physique et sensuel les éléments symboliques du drame, ce qu’ont fait les interprètes germaniques avec le déchaînement qu’on leur connaît mais sans la gratuité qui s’y associe souvent. Une heureuse entreprise de réhabilitation intelligente des clichés de l’avant-garde, qu’a réussi Stanislas Nordey sur une corde plus raide encore, en faisant sonner les monologues haineux du Système de Falk Richter comme d’indiscutables leçons de philosophie incarnée (voir l’Edito).
À l’inverse de Nordey, les créateurs contemporains font souvent l’impasse sur le texte pour toucher une restitution émotionnelle plus suggestive. Deux exemples différents de cette tendance se rencontraient en Avignon, tous deux discutables à leur manière. Installé sur la Plaine de Plainpalais genevoise il y a deux ans, le Théâtre du Radeau tente d’envoûter le spectateur sous son chapiteau en faisant tournoyer les apparitions costumées dans un défilement fluide et complexe de décors et de scènes organisées en profondeur. Si les airs d’opéra enrobent bien ce manège d’ambiances, en revanche le panachage de textes extrêmement ardus qui s’y adjoint dans le spectacle Ricercar incite le public à une recherche du sens qui perturbe son abandon aux images, d’ailleurs sans succès. Wewilllivestorm du Hollandais Benjamin Verdonck ne s’est en revanche pas avéré aussi codé ni aussi indigeste que son nom huileux. Censés susciter un éveil ému à la simplicité poétique des objets, projet aussi élimé que le cheval à bascule ou le pain rassis qu’il a gracieusement invités sur scène, les jeux d’enfant de ce Batave fleur bleue, trop sûr d’une sympathie assurée, touchaient vite les limites d’une simplicité simpliste qui plaira toujours au bourgeois.
L’erreur ne provient pourtant pas du dénuement verbal, bien entendu. Artiste généralement prolixe dans ses grandes fresques narratives de la conscience, Wajdi Mouawad l’a démontré dans Seuls, un solo qui le mène sur les traces de son passé d’émigré évanoui. Exercice de style périlleux, sa constitution d’un texte abondamment informatif, à la manière d’une enquête, à partir de bribes d’entretiens téléphoniques, surprend par l’irruption progressive de la quête identitaire dans l’espace quotidien d’une chambre d’étudiant vide. Dans le même ordre d’idées, l’artiste compense un mutisme lyrique voulu, par l’exploration frénétique de la peinture corporelle en vue d’un déploiement de son moi crispé. Cette introspection d’artiste qui se devine très subjectivement motivée touche certes à ses limites après une demi-heure de peinturlurages bien opaques pour le public, qui ne peut lire dans l’âme du comédien si on ne lui fournit pas les verres adaptés. Mais une pareille remise en question, de la part d’un metteur en scène confirmé qui sera d’ailleurs l’artiste associé du prochain Festival, réjouit évidemment bien plus que les classiques réchauffés. Claire Lasne Darcueil en a livré un désolant exemple avec sa mise en scène de La Mouette. Stéréotypes creux de héros tchekhoviens, lecture impersonnelle d’une pièce qui coule sans chercher à interpeller, de quoi vous donner envie de vous convertir définitivement à la joyeuse impertinence germanique…
Julien Lambert