Entretien avec Maryse Fuhrmann et Valentin Reymond.
Les directeurs des Jardins Musicaux de Cernier, Maryse Fuhrmann et Valentin Reymond, surprennent une fois de plus avec une programmation audacieuse et originale, qui ne craint pas de sortir des sentiers battus. Preuve en est l’édition 2010 qui se déroulera du 18 au 29 août à Cernier et du 18 au 22 août 2010 à la Saline royale d’Arc-et-Senans, de l’autre côté de la frontière.
Quels sont les axes principaux autour desquels s’articule l’édition 2010 ?
Les grandes lignes artistiques du festival abordent des thèmes qui nous interrogent, qui touchent nos sensibilités : identité, sciences, violence, attachement, partage.
Ceci nous a conduit à choisir de confronter quelques symboles du passage à la modernité de Ives, Mahler, Conrad ou Cage avec des questionnements très récents de Sciarrino, Grisey, Blank, Kancheli, Katzir. Ce miroir trouve aussi un écho dans le dialogue qui se fera entre les voix intérieures de Schumann et Kurtag/ Hölderlin dans un registre plus lié au désarroi privé. Une façon pour nous de se pencher sur l’histoire pour éclairer le présent.
Expérience collective, qui permet d’éviter le repli sur soi, les travaux de construction du programme nécessitent une ouverture aux sources diverses qui enrichissent et font progresser. Une des réponses de la saison 2010 se retrouve dans l’écoute d’autres communautés, d’autres disciplines technologiques ou ethnographiques.
Les œuvres originales et peu connues abondent dans le programme de cette année. Six créations sont prévues…
… dont cinq d’artistes neuchâtelois. Au Cœur des ténèbres, d’après Josef Conrad est un projet que nous avions abordé une première fois il y a 6 ans. Ce spectacle est remis sur le métier à travers une réécriture du texte (Gilbert Pingeon) et de la musique (Martin Pring) et une mise en scène d’Andrea Novicov. L’extraordinaire comédien André Marcon sera l’interprète de cette remontée du fleuve Congo initiatique et emblématique.
Victor Cordero écrit une pièce très prometteuse pour 16 voix a cappella qui sera interprétée par l’Ensemble la Sestina. François Cattin tente une expérience avec des enfants autour de textes de Maeterlinck, Jacques Henry écrit une sorte de « symphonie des jouets » qui fera participer le public à son exécution.
Le jeune compositeur israélien Nimrod Katzir nous propose un regard sur les événements tragiques de Gazza en 2009 (un miroir de Cris de William Blank).
Enfin, dans une création collective présentée à Arc et Senans, Jacques Henry et Valentin Faivre écrivent un hommage à C.N. Ledoux et sa Saline royale. Dans ce lieu magique, nous aurons le plaisir de faire connaître les travaux de deux talentueux créateurs neuchâtelois, Michel et André Decosterd, avec la présentation de leur étonnante et poétique sculpture le Cycloïd E - qui vient d’obtenir le prix (The Award of Distinction) Ars Electronica dans la catégorie Sound Art/ Digital Music.
La fanfare semble occuper une place de choix cette année : pour quelle(s) raison(s) ?
Associer la musique populaire et la musique savante est une façon concrète de dépasser les limites des genres et de fêter la créativité sans frontières. Dans cet esprit, nous avons invité les cinq fanfares du Val de Ruz à collaborer avec l’Ensemble baBel de Olivier Cuendet qui se lance dans des projets « alternatifs » très originaux. Le projet de Cernier prend ses racines dans les vieux rêves de Charles Ives et de ses croisements de fanfares. Ce projet en plein air trouvera son écho ludique dans la Grange aux Concerts avec les Fanfanfaren, douze pièces brèves, brillantes et virtuoses que Mauricio Kagel nous offre avec son sens habituel de la dérision.
Comment réagit le public face à une programmation si audacieuse ?
Apprivoiser la vie culturelle, la transmettre, prend du temps. Le Festival est un lieu de dialogue. Nous avons eu la chance de rencontrer une réceptivité extraordinaire du public pour le répertoire contemporain. Depuis 13 ans, nous tentons de faciliter l’abord de certains langages, par une mise en condition qui permet au public non initié d’entrer dans une démarche. L’introduction à certains concerts, le choix de spectacles courts, les alternances d’œuvres porteuses d’émotions ou proches de l’abstraction, celles de la fascination minimaliste, le vécu dense, extraordinairement physique de la percussion, les sons et silences qui ébranlent l’inconscient, les ruptures, l’humour. Ces périples contrastés permettent au spectateur de se régénérer d’un spectacle à l’autre. Le public des Jardins Musicaux s’exprime ; il adopte ou critique, ovationne, commente, nous interpelle, nous écrit… Il est un vrai interlocuteur !
Propos recueillis par Claire Brawand
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