Guy Jutard nous parle du programme de douze spectacles qu’il a mis au point pour la nouvelle saison.
par Firouz Elisabeth PILLET
Depuis son arrivée en terre calviniste, c’est-à-dire plus de six ans, Guy Jutard, est mu par sa passion : la création marionnettique la plus diverse – marionnettes à gaines, marionnettes à fils, théâtre d’objets – et pour toutes les tranches d’âges, sans limitation, allant des tout-petits aux adultes. Rencontre avec le démiurge de l’institution genevoise.
Pour la saison 2008-2009, Guy Jutard a concocté un programme de douze spectacles dont trois créations en production ou coproduction, trois reprises, six accueils dont deux coproductions.
Quel est le bilan de la saison passée ?
Depuis que je dirige le Théâtre des Marionnettes, le théâtre a conforté son public et ses assises. Depuis deux ans, nous avons régulièrement 15’000 spectateurs en séances publiques, soit une progression de 60% du public depuis 2002 (30’000 spectateurs, avec les scolaires, et 40’000–45’000 spectateurs avec les tournées). Il y a donc un public qui suit vraiment les activités de ce théâtre. Le public adulte se fidélise comme le public des très jeunes enfants. Ce très jeune public venant au TMG est une excellente amorce pour les années futures.
Au-delà de ce rayonnement sur la place, on sent un réel intérêt de la part des professionnels qui viennent voir nos spectacles ; beaucoup d’entre eux manifestent le désir de venir travailler au TMG. Le troisième élément notoire est un volume de tournées important – 120 représentations l’an dernier, 140 la saison prochaine – en extérieur, dans des festivals, en France, en Italie, en Espagne et un peu en Suisse bien qu’ici, le réseau « jeune public » doive se développer. Le bilan est donc très positif car ce rayonnement est dû aux créations : quatre pour la saison 2006-2007, trois la saison dernière, dont ce Gilgamesh de papiers – spectacle avec six manipulateurs, trois musiciens – qui a remporté un vif succès.
Pour la saison 2008-2009, la création reste le mot d’ordre ?
Il est important d’équilibrer une saison entre des coups de cœur et aussi entre les spectacles pour enfants et ceux pour adultes. La saison prochaine, il y a un coup de cœur un peu particulier avec Claude-Inga Barbey qui intervient dans la maison pour la troisième saison. Elle était venue sur Mademoiselle Niaka, elle a créé il y a deux ans La Sorcière du Placard aux Balais qu’on reprend pour cette saison, elle revient faire une nouvelle création autour des contes d’Andersen, intitulée Règlement de contes , où les petits personnages les plus connus des contes d’Andersen viennent demander des comptes à leur vieil auteur qui est sur son lit de malade : la Petite Sirène n’est pas du tout contente de ce qui lui est arrivé, je ne parle pas de la Petite Marchande d’allumettes et encore moins du petit Soldat de Plomb et de sa vie dans le caniveau. J’ai demandé aussi à Claude-Inga Barbey d’intervenir comme directrice d’acteurs sur le spectacle qui fera l’ouverture de saison, Chaperon rouge cartoon ; il s’agit d’un travail que je mène avec notre grand spécialiste de la marionnette à fils roumain, Liviu Berehoï, pour monter ce chaperon rouge très comédie américaine à la Tex Avery, très visuel et en même temps un grand moment consacré à l’art de la manipulation à fils. Certains petits passages confinent à la virtuosité. On a un thème très connu – le petit Chaperon rouge – on se promène à la fois très fidèlement par rapport à l’histoire et très librement par rapport à notre propos.
Nous travaillons beaucoup sur des coproductions, en étant attentifs à des projets de compagnie et en s’associant au financement de ces projets, permettant ainsi à ces compagnies de travailler dans de bonnes conditions. Ce sont donc des compagnies indépendantes qui viennent répéter chez nous, jouer au TMG. Il y a donc tout un accompagnement et financier et logistique. Une autre création extrêmement importante est Un os à la Noce , de la Cie des Hélices, d’Isabelle Matter, une adaptation pour jeune public d’Antigone, avec une très jolie distribution – Claude Thébert – et des signatures de décorateurs comme Freddy Porras. Je suis content de recevoir ce projet ambitieux car faire une adaptation d’Antigone pour jeune public, ce n’est pas gagné a priori, et que ce projet prenne corps chez nous. On est d’autant plus content que ce projet est une coproduction avec Le Petit Théâtre de Lausanne qui devient un lieu important du théâtre jeune public et qui est voué à un très beau développement.
Qu’en est-il des reprises et des spectacles invités pour cette saison ?
Il y a Du bout des doigts , un spectacle pour les tout bébés qui date de mes premières années ici. Nous reprenons un autre travail pour les tout-petits, Ça tourne ! et La Sorcière du placard aux balais . Dans les spectacles invités, il y a en a certains que l’on a coproduit, comme Le Médecin malgré lui , avec Château Rouge d’Annemasse et Fox Compagnie d’Annemasse. Ce spectacle est interprété par des comédiens
« marionnettisés », qui sont donc déguisés comme des marionnettes et jouent comme des marionnettes. Les comédiens jouent l’intégralité de la farce de Molière, ce médecin malgré lui est une farce dans la tradition des farces italiennes. Je pense que ce spectacle va marquer par son originalité. Un autre spectacle que nous avons coproduit est Les enfants du Bing Bang , avec le Tango Théâtre (France) et Le Guignol à roulettes de Fribourg. C’est une adaptation du roman Capitaine des Sables de Jorge Amado, qui évoque les enfants des rues au Brésil et leur condition de vie extrême de ces enfants, travail qui s’ouvre à l’espoir ; ces enfants sont mis en prison et un vieil ange vient les délivrer, il comprend que la meilleure aide à leur apporter est de leur apprendre à lire et à écrire. La fable est très jolie, et le spectacle intéressant puisqu’il mélange marionnettes et marionnettes en vidéo ; les personnages naissent dans l’image et sortent du cadre. C’est un travail très inventif.
Dans les accueils, nous avons un spectacle d’objets musical pour les petits, dès 3 ans, Toc-Toque , de la de la Cie du Petit Monde, installée à Chinon : un matin, ces ustensiles de cuisine se réveillent et sont transformés en personnages. L’histoire racontée est uniquement musicale, sous formes de percussions.
Toujours pour les petits, en invité, nous avons La Mer en pointillés , du Bouffou Théâtre à la Coque, installé en Bretagne. J’aime à dire que ce spectacle a obtenu le Molière du jeune public en 2007. Le créateur de ce spectacle et qui le joue d’ailleurs, Serge Boulier, est parti d’un fait divers : lisant le journal, il a découvert l’histoire d’un homme des pays de l’Est qui n’avait jamais vu la mer et qui est parti en vélo à sa découverte. Il en a fait une fable. Ce théâtre d’objets sous forme de fable se termine de manière dure puisque, presque arrivé à la mer, l’homme est renvoyé chez lui par avion. Bien qu’à partir de 4 ans, ce spectacle est un excellent divertissement tant pour enfants que pour adultes, plein de sensibilité. Deux autres spectacles proviennent du Bouffou Théâtre : une adaptation du Manteau , d’après Gogol, qui retrace l’histoire de ce fonctionnaire qui s’achète un manteau, se le fait voler et qui traverse toutes sortes d’aventures fantastiques. Le Bouffou Théâtre restitue l’action dans les vestiaires d’une entreprise et met en valeur cette fable sur la fonction de l’habit, le rôle de l’apparence et sur le consommable, offrant une belle réflexion sur notre société de surconsommation. Le dernier spectacle est Salto Lamento , du Figuren Theater, installé à Tübingen, il clôt la saison. Les amateurs de marionnettes ont pu voir ce spectacle l’an dernier au festival de Neuchâtel.
Franck Soenhle s’est inspiré des danses macabres du XIVe siècle et de quelques phrases de poèmes de Rilke. Il mène pendant une heure un spectacle uniquement musical et dansé par des marionnettes et des personnages autour d’une danse de mort, avec énormément d’humour et d’images extrêmement troublantes, avec cette fiancée prête pour la noce et qui vient chercher son amant. Les musiciens sur scène accompagnent de leurs sons et de leur chair ce spectacle, dans un registre très jazz.
Depuis votre arrivée, avez-vous noté une différence concernant le public et ses attentes ?
L’évolution de la maison est allée dans le sens de la politique que je souhaitais instaurer dès mon arrivée en 2002 : montrer une diversité de formes autour des arts de la marionnette. Par tradition, le TMG ne se consacrait qu’à la marionnette à fils. Je voulais que le public ait accès aux formes les plus variées de la marionnette. C’est pour cela qu’il y a au TMG du théâtre d’objets, des marionnettes à gaines, du théâtre d’ombres. Chaque année, on propose une diversité de formes ; le public apprécie cet éclectisme, qui renvoie à la richesse de la création de cet art, et est étonné par la variété des scénographies d’une part, plus riches, plus libres qu’au théâtre, et par la diversité de formes des marionnettes et des matières utilisées d’autre part. Signalons aussi l’élargissement des publics : on s’aperçoit que de très jeunes enfants peuvent suivent des spectacles de 20 minutes adaptés à eux, de même que les adultes avouent avoir autant de plaisir à venir au TMG qu’à aller dans un autre théâtre parce que les contenus sont des contenus adultes forts, et ils sont enchantés de voir comment les marionnettes se saisissent d’un thème classique – par exemple l’Avare de Molière, repris par les Catalans de Tabola rasa et leurs robinets : le public a pris un plaisir fou à cette relecture. Imaginons aussi les grands noms qui sont venus régulièrement ici, comme Neville Tranter, qui a créé avec nous un opéra en 2006-2007 ; les spectateurs étaient estomaqués de voir un orchestre baroque puriste et des chanteurs associés à la marionnette. Ainsi, on s’aperçoit que la marionnette est art pensé, vivant, lié à un vrai plaisir comme devrait l’être l’art en général.
A votre arrivée, que pensiez-vous du paysage culturel à Genève ?
La proposition culturelle à Genève est extrêmement importante. Je pense qu’il y a toujours de la place pour des spectacles de qualité et ce que je veux défendre ici dans le panorama culturel genevois, ce sont des productions artistiques d’extrême qualité pour le jeune public, pour éviter au public considérer la marionnette et le théâtre pour enfants comme n’importe quoi. Je pense que cette qualité-là paie car, en retour, il y a un public qui suit dans la diversité des propositions et cela malgré l’abondance des propositions. Il y a, en effet, beaucoup de spectacles de marionnettes à Genève. Ici, les parents sont chanceux en matière de propositions jeune public : 270 représentations à l’année au TMG, 130 à Am Stram Gram. De plus, les enfants viennent par le biais de l’école dans nos lieux et accèdent à tous les spectacles qui sont proposés, je trouve cela formidable.
La plus grande visibilité à l’étranger – dans les festivals en France, en Italie, en Espagne – que vous avez mentionnez vous permet-elle d’avoir plus d’échanges avec d’autres troupes ?
Je pense qu’un théâtre ne rayonne que par la qualité de ses créations. Que des festivals, des lieux de théâtre, soient demandeurs par rapport à nos créations atteste que celles-ci sont appréciées non seulement des Genevois mais aussi d’un plus large public et des professionnels qui s’en occupent. C’est une vraie reconnaissance de la qualité du travail. Ceci est très réconfortant. Si un théâtre à Barcelone est intéressé par l’un de nos spectacles, c’est que ces gens-là l’ont vu par exemple l’an dernier au Festival du Grand-Bornand. De même, pour les Italiens de Mantoue, qui organisent une grande manifestation, Segni d’Infanzia, dans laquelle ils mon-trent une série de spectacle pour les tout-petits qu’ils ont découverts. Notre travail est reconnu et apprécié.
Le mot de la fin ?
Je cherche à faire des choses très variées d’un spectacle à l’autre même si je pense que l’on peut reconnaître un coup de pattes, et je l’espère ! Je ne sais pas pour combien de temps je reste encore à Genève mais j’ai déjà des projets pour encore pas mal d’années devant moi.
Propos recueillis par Firouz-Elisabeth Pillet
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