Survol du programme, et entretien avec Valentin Reymond, directeur artistique et créateur du festival.
Depuis 10 ans, l’Opéra Décentralisé Neuchâtel (ODN) présente les Jardins Musicaux de Cernier, festival permettant aux mélomanes de découvrir principalement des œuvres majeures ou méconnues du XXe siècle.
Originalité, découverte, prise de risques, mais surtout plaisir et partage sont les mots d’ordre du festival, qui aura lieu cette année du 22 août au 1er septembre 2007. Deux opéras, une création, neuf accueils et onze nouvelles productions, soit vingt-six représentations composent le programme de cette édition anniversaire, placée sous le signe de « la folie des hommes ». Tour d’horizon.
Soirées Anniversaire
On l’aura compris, Valentin Reymond, directeur artistique et créateur du festival, veut « marquer le coup ». West Pomme Story, opéra burlesque de Guy Bovet, commandé pour l’occasion, ouvrira les feux le 22 août à 20h30 (repris les 25 et 26 août). Cette création, où la fête est à l’honneur, ne manquera pas de faire rire. En effet, l’auteur du livret, l’écrivain neuchâtelois Gilbert Pingeon, désormais fidèle complice du festival, s’en est donné à cœur joie ! Entre passé (vous l’aurez deviné, l’opéra repose bien évidemment sur la légende de Guillaume Tell) et XXe siècle, quiproquos, bousculades, anachronismes et références musicales en tout genre alimenteront ce spectacle décapant. En contrepoint, une seconde soirée anniversaire : carte blanche à trois metteurs en scène, qui ont contribué de façon décisive à l’identité du festival, soit Michel Kullmann, François Rochaix et Jean Liermier. En choisissant chacun un texte qui leur est cher, ils dévoileront pour nous une part de leur jardin secret, de leur intimité artistique. A découvrir le 30 août.
Concerts et spectacles
Parmi les nombreux concerts proposés, Premier chant Dernier chant ouvrira la soirée du 23 août à 19h, en faisant se côtoyer des œuvres de Benjamin Britten et Richard Strauss. Viendra alors à 21h la version pour deux pianos du Sacre du Printemps d’Igor Stravinski, suivie de la Fantaisie en fa mineur D940 à quatre mains de Franz Schubert, oeuvre que Valentin Reymond rêvait de programmer depuis longtemps. C’est chose faite. Le 24 août verra se succéder ensuite deux concerts, l’un dédié au pionnier de l’électro-acoustique, Iannis Xénakis, avec Pléiades (19h), et l’autre à quatre compositeurs suisses contemporains, dont Frank Martin. Leurs oeuvres seront interprétées par l’European Festival Orchestra, sous la houlette de Martin Pring (21h). Puis, le Nouvel Ensemble Contemporain donnera vie au Démon op. 28 de Paul Hindemith, danse pantomime et premier ballet du compositeur allemand (25 août, 17h), avant de céder la place au Big Band du Conservatoire de Neuchâtel pour une soirée Back to jazz (22h).
Le concert traditionnel liturgique aura lieu, quant à lui, le 26 août. Au programme, une œuvre rarement jouée : la Messe sacrée de Robert Schumann (10h). Autre rareté, Casse-noisettes de Tchaikovsky, donné dans son intégralité les 26 et 27 août ! Le 28 août sera l’occasion de découvrir Lieutenant Kijé, musique de film composée par Prokoviev et basée sur le texte éponyme de Iouri Tynianov, dont Gilbert Pingeon en fait une fabuleuse adaptation. Lors de la soirée du 29 août, contemporain et renaissance se côtoieront. Des œuvres d’Henri Dutilleux, George Crumb et Franguiz Ali-Zadeh (19h) précéderont le 5e livre de madrigaux de Carlo Gesualdo, étonnant de modernité (21h). Autre grand moment, l’Ode à Napoléon d’Arnold Schönberg, avec une adaptation du texte de Lord Byron (31 août, 19h). Dans la foulée (21h), City Life de Steve Reich, où sons de klaxons ou autres bruits urbains font partie intégrante de l’œuvre, fera vibrer le public (repris le 1er septembre, à 20h30, en clôture). Enfin, deux œuvres poignantes réunies le 1er septembre : Trois Leçons de Ténèbres de François Couperin (17h) et le Journal d’un disparu de Leos Janacek (19h).
Les Jardins Musicaux n’oublient pas les petits, en proposant un ciné-concert tout public avec Marc Pantillon au piano, intitulé Pour épater les poules (les 25 août et 1er septembre). Ce titre amusant n’est autre que celui d’un des nombreux films d’animation burlesques réalisés par Charley Bowers, figure énigmatique du cinéma américain, dont l’oeuvre fut redécouverte dans les années 70. Par la suite, Eight Songs for a Mad King, huit poèmes de Randolph Stowe se référant à la vie de George III et mis en musique par Peter Maxwell Davies, se révéleront au public dans une mise en scène de François Rochaix (25 août, 20h).
3 questions à Valentin Reymond
Les Jardins Musicaux ne sont pas un festival de musique contemporaine, mais un festival de la « modernité ».
En effet, à travers le festival, nous souhaitons présenter des œuvres « modernes » non pas du point de vue de la date de leur composition, mais dans le sens, où elles nous parlent aujourd’hui. Dans Leçons de Ténèbres, ce sont Les Lamentations de Jérémie, écrites peu après la destruction de Jérusalem en 587 et la déportation de ses habitants à Babylone, qui sont mises en musique par Couperin. Etant question d’exode, l’œuvre prend ainsi une dimension universelle et moderne. Ce que nous présentons doit toucher les gens. Nous souhaitons que cela intervienne dans la vie civique et sociale des gens. Bien évidemment, nous présentons aussi des oeuvres d’aujourd’hui, mais ne négligeons en aucun cas celles du passé, qui peuvent se révéler incroyablement modernes. Dans la programmation, les œuvres se regardent les unes les autres, comme un kaléidoscope.
Vous dirigerez une multitude de concerts, plus divers les uns que les autres. Votre approche en tant que chef d’orchestre est-elle différente pour chacun d’entre eux ? Comment aborder une oeuvre de Steve Reich, par rapport à une autre dite plus « traditionnelle » ?
L’approche est exactement la même. Le chef d’orchestre est comme un metteur en scène de la musique. Quelle que soit l’œuvre, c’est le travail sur la partition qui importe, car ce dernier relève de la compréhension intime de la pensée d’un créateur. Présenter l’origine et la pensée d’une écriture, tel est notre objectif, l’essence même du rôle d’un chef d’orchestre. Dans le cas de Steve Reich, il faut prendre gare à la mise en place, d’une précision diabolique pour l’ensemble de percussions. La fidélité à une telle œuvre est aussi capitale : non seulement fidélité à la partition, mais aussi fidélité à l’esprit du compositeur. Un « sforzando » chez Beethoven ne signifie pas la même chose qu’un « sforzando » chez Schumann.
Enfin, vous mêlez découvertes musicales, théâtrales et littéraires, notamment lors des soirées Kijé (le 28) ou Eight Songs for a Mad King (le 25).
Une oeuvre doit parler d’elle-même lorsqu’elle est jouée. Selon la manière de l’exposer, les oreilles s’ouvriront plus facilement. Faciliter l’écoute est essentiel, au même titre que les conditions dans lesquelles le public recevra une pièce. Dans Kijé, nous faisons un montage entre le texte de Tynianov et la musique de Prokoviev, ce qui permet d’avoir une véritable compréhension de la musique. Pas besoin d’explications techniques, mais juste des explications musicales. Dans Mad King, la dimension théâtrale donnera des clefs pour la compréhension de l’œuvre. Plongé immédiatement en situation, le public la recevra avec beaucoup de facilité, même si la musique peut lui sembler étrange. De plus, un sur-titrage permettra de bien comprendre le texte. En résumé, il s’agit de trouver pour chaque œuvre le média qui saura la dévoiler au mieux.
Propos recueillis par Magali Jank
Voir le site des Jardins musicaux
Pour fêter les 10 ans du festival et les 25 ans de l’ODN, une évocation au travers du regard de Pierre-William Henry sera présentée dans la serre de l’ECMTN du 6 juillet au 1er septembre.