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Les Jardins Musicaux de Cernier
Entretien : Pierre-Alain Monot
Article mis en ligne le juillet 2007
dernière modification le 26 juillet 2007

par Eric POUSAZ

Hindemith fait partie de ces musiciens que l’Histoire a précipités dans l’ombre pour ne plus les en ressortir. Certes, on joue Hindemith, notamment ses opéras Cardillac et Mathis le Peintre, on inscrit même certaines de ses partitions orchestrales au programme des concerts (comme la Symphonie Mathis le Peintre ou les Métamorphoses symphoniques sur des thèmes de Weber). Mais de telles apparitions sont bien trop rares pour permettre au compositeur de retrouver, auprès du public, la place qu’il mérite amplement…

Dans le cadre des Jardins Musicaux de Cernier, placés sous la direction de Valentin Reymond, le Nouvel Ensemble Contemporain de La Chaux-de-Fonds consacrera un concert d’une heure à deux partitions peu jouées du compositeur allemand : le ballet Le Démon et la Kammermusik 2 Op. 36 no 2.
Le chef, Pierre-Alain Monot, parle avec enthousiasme de ce projet : “La musique de Hindemith n’est plus en vogue et n’intéresse pas le grand public d’aujourd’hui. Et pourtant, elle mériterait, comme bien d’autres, de figurer en bonne place dans la conscience musicale des amateurs du XXIe siècle. Après l’inévitable mise à l’ombre au cours des années trente, suivie de l’exil du compositeur en Amérique puis en Suisse, elle est restée pour ainsi dire sur la touche. Il faut dire que Hindemith ne s’est jamais vraiment intéressé au dodécaphonisme (qu’il a souvent persiflé dans des partitions franchement satiriques) et que, par conséquent, il a été ignoré de tous ceux aux yeux desquels l’appartenance à l’Ecole de Vienne puis au cénacle de Darmstadt était la condition sine qua non pour être pris au sérieux. De fait, Hindemith, malgré l’austérité de son langage, est resté très proche de la grande tradition germanique des siècles précédents, même s’il refusait d’accorder une place importante aux sentiments et à la démesure orgiaque des grands romantiques de la fin du 19e…

Pierre-Alain Monot @ Pierre-William Henry

Comment jugez-vous alors cette musique, vous qui fréquentez et pratiquez assidûment les langages les plus contemporains ?
Les deux partitions inscrites au programme du festival de Cernier me donnent d’abord l’impression d’une grande lisibilité. Pour un interprète qui aborde régulièrement les partitions souvent ardues de la musique d’aujourd’hui, jouer Hindemith donne presque l’impression de s’accorder des vacances. Non que cette musique soit facile à jouer, mais elle est si bien écrite, sa structure en est si lisible, son architecture si solide que nous savons toujours très exactement vers quoi évolue la pièce que nous abordons.

Diriez-vous que le fait de jouer des musiques plus difficiles vous fait écouter Hindemith avec d’autres oreilles ?
Oui et non. Non, car l’univers d’un Hindemith existe en soi. Oui, car on devient très sensible aux amalgames sonores dont le compositeur était si friand – n’oublions tout de même pas qu’il disait pouvoir jouer de tous les instruments qu’il utilisait dans ses œuvres ! Rien n’est laissé au hasard chez lui ; les possibilités expressives de chaque instrument sont utilisées avec une variété infinie pour créer des effets qu’on n’eût pas imaginés possibles avant lui. En vrai expérimentateur, il veut nous faire saisir chaque nuance, chaque gradation de couleur, chaque modification de l’influx sonore. Revenir de la musique contemporaine vers un musicien comme lui, c’est découvrir l’inexprimable prescience d’un musicien qui, en conservant un cadre plutôt classique, n’a cessé de pratiquer diverses expériences sur le matériau sonore dont il dispose.

Comment situeriez-vous les deux partitions abordées à Cernier ?
Le Démon est un ballet d’une durée de trente minutes environ. L’argument n’a visiblement pas vraiment intéressé le compositeur ; c’est bien plutôt la succession de courtes pièces aux ambiances fortement contrastées qui lui ont suggéré cette mosaïque de morceaux aux titres déjà évocateurs en soi : Danse des rubans colorés, Danse du poison, Danse du deuil et de la nostalgie, Danse de l’ample vêtement, Danse de la bête battue, etc. Mais Hindemith ne s’est pas contenté d’aligner de telles vignettes musicales sans souci de cohérence. De fait, la quinzaine de pièces dont est constitué ce ballet s’inscrivent dans une vaste architecture dont l’auditeur ne prend peut-être pas immédiatement conscience mais dont les proportions élégantes ne tardent pas à devenir sensibles.

A-t-on affaire à une vraie musique de ballet ?
Certainement, bien qu’elle n’ait rien à voir avec les pièces purement rythmiques qui étaient monnaie courante à la fin du siècle précédent ! Le compositeur cherche en effet à donner corps à une vision, à la cerner par des procédés purement musicaux, forçant par là le chorégraphe, le costumier et le décorateur à épouser sa propre perception des diverses péripéties de l’intrigue. C’est peut-être la raison de l’oubli dans lequel est tombé ce bijou : un chorégraphe moderne n’aime pas à se sentir prisonnier d’une esthétique qu’il ne partage plus….

La deuxième œuvre au programme est moins problématique, puisque cet extrait de Kammermusik no 2 est presque un concerto de piano déguisé. L’approche en est-elle plus aisée pour le public ?
Certainement, car Hindemith s’y montre plus brillant orchestrateur encore que dans Le Démon. Cette pièce est écrite non seulement pour mettre en valeur les sonorités du piano, opposées à celles de l’ensemble orchestral, mais aussi pour explorer dans leur subtilité les rapports plus ou moins ténus qui se tissent entre les diverses voix des instruments. On a parfois dit qu’on entendait l’influence de Bach dans cette pièce. J’y ajouterais Stravinsky dont les penchants pour l’expérimentation instrumentale étaient à peine moins marqués que chez le jeune Hindemith du début des années 20…

Un regain d’intérêt pour Hindemith est-il pensable en nos contrées ?
Rien ne s’y oppose au plan musical. Mais la paresse intellectuelle de la plupart des organisateurs de concerts alliée à la crainte qu’inspire au public l’abord de rivages nouveaux ou peu connus fait craindre que la situation ne change pas avant longtemps. Et pourtant, lorsque, dans une précédente édition des Jardins Musicaux, nous avons joué la Kammermusik no 1, les auditeurs étaient aux anges… Il n’est donc pas interdit d’espérer que Hindemith partage, dans quelques années, le sort d’autres compositeurs longtemps restés trop peu joués comme Chostakovitch ou Mahler…

En espérant qu’une telle reconversion des décideurs de la musique se produise, on ne peut qu’encourager le public à faire le déplacement à Cernier à la fin du mois d’août. Une occasion semblable risque bien de ne pas se reproduire avant longtemps !

Eric Pousaz

Concert : le 25 août à 17 heures