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Festival de Lucerne
Lucerne : Festival pascal 2009

Le Festival de Lucerne avant Pâques avait mis Haydn, Haendel … et Beethoven à l’honneur.

Article mis en ligne le mai 2009
dernière modification le 17 juin 2009

par Eric POUSAZ

Morts il y a respectivement 200 et 250 ans, Haydn et Haendel se taillaient la part du lion dans la programmation chorale de l’édition 2009 du traditionnel festival lucernois de Pâques, alors que Beethoven, sans raison particulière (!), était, lui, à l’honneur sur l’affiche des grands concerts symphoniques.

Le premier concert était l’occasion de retrouver Nikolaus Harnoncourt, un des piliers de la manifestation depuis de nombreuses années. Au programme, deux ouvrages de Haydn : la Symphonie No 95 en do mineur, une des premières que le compositeur a écrite pour son séjour londonien et créée en 1791, l’année même de la mort de Mozart, et la Messe pour un Temps de Guerre.

Nikolaus Harnoncourt
Photo Marco Borggreve / Sony

L’unique symphonie londonienne écrite en mineur figure rarement au programme des concerts : son écriture, inhabituellement agitée et peu spectaculaire au plan instrumental, en fait une page assez aride, d’autant plus que le compositeur y est avare de ces trouvailles qui ont fait le succès de ses symphonies à titres. Pourtant, Nikolaus Harnoncourt en détaille avec amour la richesse d’écriture, la finesse des nombreux solos instrumentaux et surtout une étonnante structure harmonique où la tonalité de mineur est soudain abandonnée dans le premier mouvement pour virer au do majeur, alors que dans le final, c’est exactement le contraire qui se produit dans les toutes dernières mesures de l’œuvre. L’approche aérée du chef, avec des tempi plutôt lents, permet une mise en perspective raffinée des différentes séquences intimistes où le compositeur semble soudain figer le flux du mouvement de coupe solidement classique pour mettre en place quelques mesures d’une délicate intimité dans lesquelles il paraît vouloir faire fi des règles traditionnelles : le trio du menuet, par exemple, avec son solo de violoncelle de facture étonnamment moderne et prolixe, surprend l’auditoire aujourd’hui encore comme il n’a pas manqué de le faire il y a plus de deux cents ans. Les instrumentistes du Concentus Musicus Wien s’y sont montrés à la hauteur de leur réputation avec leurs attaques d’une rare précision et surtout leur art de rendre éloquentes les motifs les plus anodins par des phrasés d’un chatoiement inimitable.
En seconde partie de programme, la Paukenmesse n’a malheureusement pas été à la hauteur de ce fulgurant début. La direction du chef est entachée de maniérismes agaçants : les césures, trop marquées, rompent le déroulement des parties de la messe et paraissent bien artificielles ; la fourchette des nuances, d’une ampleur inhabituelle, dramatise le propos comme s’il s’agissait d’un opéra religieux. Marquée au sceau de la lenteur, cette approche finit par rendre larmoyante une partition dont la facture ne demande pas de tels débordements et rend particulièrement ingrate la tâche des solistes, déjà gênés par le désistement de dernière minute de la basse qu’un virus grippal a rendu aphone. De fait, seule la voix chaleureuse de Luba Orgonasova paraissait à l’aise dans ce contexte théâtral alors que le Arnold Schoenberg Chor se révélait le vrai atout de cette soirée : ce chœur, dans un effectif relativement réduit, s’avère sans rival autant pour la fluidité du subtil dessin de l’entrelacs des voix que pour la netteté d’une émission vocale à la fois précise et souple.

Händel : Jephté
Le Festival pascal de Lucerne offrait l’occasion unique d’entendre un grand oratorio de Händel dans une formation réduite, avec un chœur composé de treize solistes (trois par voix, quatre pour les sopranos) et une poignée de musiciens jouant sur instruments anciens. Sous la direction énergique de David Stern, à la fois fluide et détaillée, les membres du groupe ‘Opera fuoco’ de Paris ont offert une interprétation tout simplement enthousiasmante de Jephté, le dernier oratorio écrit par un compositeur devenu aveugle en cours de rédaction.

David Stern
Photo Sergey Bermeniev

L’allègement des textures est l’élément le plus frappant de cette exécution : chaque voix du chœur, individualisée, se profile comme celle d’un(e) soliste sans pourtant rompre l’impression d’homogénéité du groupe ; de plus, les timbres des instruments et ceux des chanteurs (qui travaillent régulièrement ensemble) ont tendance à se confondre, permettant ainsi d’étonnants effets lorsque la voix humaine semble tout à coup relayée par une flûte ou un hautbois. Malgré les effectifs réduits, la ‘masse’ chorale ne manque pourtant jamais d’aplomb ni d’intensité dramatique et donne toute leur ampleur aux rares envolées jubilatoires qui jalonnent cette partition inhabituellement sombre et austère.
La distribution est tout simplement parfaite, même si toutes les voix ne correspondent pas aux critères du bel canto baroque. L’alto de Guillemette Laurens, par exemple, manque singulièrement de punch dans le grave où le timbre est trop souvent noyé dans le flux des cordes. Mais la richesse de nuances compense largement ces manques et lui permettent d’offrir un portrait tout en finesse du personnage de Storge, la mère outragée. Le soprano pointu de Lisa Larsson se coule avec efficacité dans les mélismes virtuoses du rôle d’Iphise dont elle fait ressortir la fraîcheur et la détermination avec une sûreté dramatique impressionnante. La basse sonore d’Alain Ewin en Zébul et l’Ange au timbre admirablement délié de Daphné Touchais complètent cette distribution de rêve que couronnait le Jephté bouleversant de Paul Agnew dont le ténor paraît prendre de la puissance au fil des émotions contradictoires qui l’habitent. Ainsi sa longue déploration du 2e acte, chantée sur le fil de la voix, fut un de ces moments où une salle entière semblait retenir son souffle pour ne pas perdre une bribe d’un chant qui transcendait les limites humaines.
L’orchestre, au jeu tour à tour corrosif, séraphique ou triomphant - avec ses cors et ses trompette baroques d’intonation parfaite – n’était pas en reste et permit à cette soirée exceptionnelle de figurer au nombre des sommets interprétatifs indiscutés de cette édition 2009 du festival.

Haydn : Stabat Mater
Relativement peu joué, le Stabat mater de Haydn était donné cette année dans sa version corrigée en 1803 par Sigismund Neukomm, un élève que le compositeur avait chargé de cette tâche pour adapter une partition vieille de plus de trente-cinq ans au goût du temps. Il s’agissait en fait de transformer l’ouvrage en oratorio avec une masse chorale plus importante (à l’origine, les quatre solistes exécutaient presque l’entier des parties vocales) et surtout une orchestration plus riche avec l’ajout d’une flûte, deux clarinettes, deux cors, deux trompettes et de timbales. Bien que cet ouvrage ait compté au nombre des plus aimés au temps de son auteur, il est rapidement tombé dans un semi-oubli et n’apparaît que rarement de nos jours au programme des concerts spirituels.

Andrew Parrot
Photo Priska Ketterer

Andrew Parrott en a proposé une version imposante à la tête du Collegium musicum de Lucerne et des choristes professionnels du Mozart Ensemble de cette même ville. Curieusement, il a choisi un quatuor de solistes aux voix plutôt légères qui eussent mieux convenu à une approche plus ‘baroqueuse’ de la partition tant les timbres paraissaient lisses jusqu’à la blancheur, dans le cas de la basse et du soprano notamment.
Malgré cette légère restriction stylistique, l’interprétation a fait grande impression auprès du public qui garnissait les travées de la superbe Eglise des Jésuites. La perfection des entrées des voix des choristes, la plasticité sensuelle de leurs lignes de chant et la clarté accomplie des tutti confiés aux voix aiguës au transformé chaque intervention chorale en un moment de pure magie. L’orchestre n’était pas en reste, même si les pièges d’une acoustique très réverbérante rendait le contrepoint légèrement plus mou en gommant les aspérités d’une écriture instrumentale encore marquée au sceau de l’esthétique baroque. Le quatuor de solistes était de qualité : le soprano flûté de Miriam Feueringer s’accordait idéalement à l’alto plus charnu de Christina Metz alors que le ténor chaleureux de Christoph Einhorn avait, lui, tendance à écraser la basse un rien trop légère et parfois un peu terne de René Koch. Il reste à espérer qu’un plaidoyer vibrant pour un chef-d’œuvre aussi scandaleusement méconnu ne reste pas sans lendemain …

Eric Pousaz