Quelques mots sur les éditions 2008 des festivals de Gstaad et de Verbier.
par Bernard HALTER, Martine DURUZ
Gstaad : Enclave russo-italienne
Le Menuhin Festival de Gstaad a accueilli l’altiste Yuri Bashmet et ses Solistes de Moscou le 31 juillet avec un programme pour instruments à cordes qui a décliné une multitude de formes musicales. Si la Sonata a quattro n°3 de Rossini – écrite à 12 ans ! – se trouve quelque peu émoussée dans sa version orchestrale, on apprécie l’approche équilibrée et l’articulation un peu pudique de la contrebasse. Rossini glane ainsi les atours qui en font une sorte de Mozart de Pesaro, doué pour une écriture structurée et raffinée qui ne verse guère dans la démonstration pétulante de ses opéras.
Tout comme pour l’œuvre de l’Italien, les cordes russes ménagent des phrasés délicats à l’égard de la Symphonie concertante pour alto et violon K.364, du Mozart de Salzbourg cette fois-ci. Des vents un peu plus réactifs auraient conféré une plus-value certaine à la prestation de l’orchestre. Malgré cette réserve, les lignes solistes émergent avec une grâce réjouissante dans les mouvements rapides et concentrent tout le pathos que l’Andante transcende par sa beauté légendaire. Sergej Krylov, violon solo, privilégie la ligne et le phrasé dans des sonorités fines mais pas effilées qui épousent la conception défendue à l’identique par l’altiste. Le public est conquis, alors que le meilleur reste à venir ! Outre le séduisant Concertino posthume de Paganini, les Solistes de Moscou conduits par Yuri Bashmet ont donné à entendre un Souvenir de Florence de Tchaïkovski de très haut vol, généreux, virtuose à souhait, emportant dès les premières mesures tout sur son passage. Les Russes sont manifestement à la maison pour cette pièce gaie qui relate les souvenirs heureux que le compositeur a accumulés en Toscane. Deux longs bis ont encore ponctué ce très beau concert.
Bernard Halter
Verbier
Conrad Tao, treize ans, a fait sensation à l’église de Verbier le 27 juillet dernier. Né aux Etats-Unis, il a remporté déjà de nombreux prix. Il attaque la Waldstein de Beethoven, mais son interprétation souffre d’un défaut bien compréhensible de maturité et d’une absence de substrat culturel. Il en est de même de l’Andante spianato et Grande Polonaise brillante de Chopin où l’on attend une profondeur que seule l’expérience de la vie peut donner. Du côté de la technique, rien à redire : elle lui permet de respecter toutes les nuances, des plus transparentes au forte le plus retentissant et d’exécuter sans peine les passages de virtuosité, nombreux dans ce programme si exigeant. Dans l’Etude Fantasy de John Corigliano, Tao se montre en revanche tout à fait à la hauteur et donne la mesure de sa fougue éblouissante, de même que dans la Rhapsodie espagnole de Liszt qu’il exécute en fin de récital avec une clarté et un panache inouïs. Le jeune compositeur, qui n’en est pas à son coup d’essai, a donné aux festivaliers la primeur de sa Fantasy-Sonata, riche d’idées et de rebondissements, mais encore trop hétérogène et « sous influence ».
A la salle Médran le soir même, les « rencontres inédites » réunissaient des musiciens confirmés et habitués du Festival. Le sublime quintette de Schumann en mi bémol majeur op.44 remplaça le quintette de Dvorak en la majeur prévu initialement, et Julian Rachlin le premier violon Renaud Capuçon. Ces changements de dernière minute sont peut-être à l’origine des quelques décalages et approximations remarquées notamment au début du deuxième mouvement. Dans l’ensemble pourtant la prestation fut honorable et engagée. La chaleureuse sonorité de l’alto d‘Antoine Tamestit répondant à la sombre luminosité du violoncelle de Gautier Capuçon en constituait l’un des meilleurs atouts. La violoniste Nicola Benedetti et Piotr Anderszewski au piano complétaient la formation. Micha Maisky, Nikolaï Lugansky et Julian Rachlin interprétèrent ensuite le Trio élégiaque no2, « à la mémoire d’un grand artiste » que Rachmaninov écrivit sous le coup de l’émotion provoquée par la mort de Tchaïkovski. Grâce à un jeu souple, mouvant et équilibré, chacun des instrumentistes participa avec une égale finesse au développement du tissu musical.
Le 28 juillet, se produisait en duo avec son partenaire de longue date, le pianiste John Novacek, la violoniste canadienne Leila Josefowicz, dans un programme tout à fait bien pensé. Après un scherzo de Brahms en ut mineur pour se mettre en train, les choses sérieuses commencèrent avec la sonate en sol majeur op.134 de Dimitri Chostakovitch. Petit à petit on se laissa prendre par cette œuvre difficile qui nécessite une connivence de tous les instants entre les artistes, une vigilance aiguë et une harmonisation sur le plan énergétique et rythmique. C’est le cas également du Duo concertant d’Igor Stravinski, porteur par instants d’une émotion sous-jacente que les interprètes ont su faire affleurer. Après une courte pièce du compositeur estonien Erkki-Sven Tüür, « Conversio », le concert s’acheva sur le Rondo brillant en si mineur de Schubert où le plaisir de jouer rivalisait avec le plaisir d’écouter.
Le soir, Nicolaï Lugansky commença hélas son récital par la soporifique sonate de Janacek en mi bémol majeur et les huit pièces extraites de « Roméo et Juliette ». Il fallut patienter jusqu’au début de la seconde partie, consacrée à Liszt, pour être à nouveau certain que Lugansky est un pianiste d’une trempe peu banale. Recueilli, impérial ou déchaîné, il fait sonner son instrument comme un orchestre et semble se dupliquer pour occuper plusieurs pupitres, atteignant au moment voulu de tels sommets d’intensité que le piano lui-même semble proche de l’explosion. Le pianiste russe proposait des extraits des Années de pèlerinage et des Douze études d’exécution transcendante.
Le lendemain, la jeune pianiste de vingt ans Yuja Wang exécuta d’emblée avec une parfaite maîtrise deux Etudes de Ligeti, puis la Sonate en si mineur de Liszt qu’elle édifia aussi magistralement et avec autant de puissance, malgré sa frêle stature, qu’un Cziffra ou qu’une Argerich, la vocalise de Rachmaninov arrangée pour piano avec une intériorité authentique, le scherzo extrait du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn avec esprit, le Vol du bourdon de Rimski-Korsakov en battant le record du monde de célérité, la Sonate pour piano de Scriabine avec une poésie et une foison de couleurs miraculeuses, et la Valse de Ravel avec un sens aigu du dosage dans la conduite des crescendi et le contrôle des articulations.
Gageons dès aujourd’hui que cette jeune Chinoise, avec laquelle des chefs prestigieux tels que Lorin Maazel, Michael Tilson Thomas, Pinchas Zuckerman ou Charles Dutoit ont déjà collaboré, ne tardera pas à rejoindre le groupe restreint des meilleures pianistes féminines dont les plus beaux fleurons ont été ces dernières années Martha Argerich et Maria Joao Pires. Martha Argerich participait justement à la carte blanche octroyée à Mischa Maisky le soir de ce même 29 juillet. Participation bien modeste puisqu’elle ne joua que la sonate pour violoncelle et piano en la mineur 0p.36 de Grieg et décevante pour ses admirateurs, gênés par les problèmes de justesse de Maisky.
La soirée avait commencé par un trio de Chostakovitch, déséquilibré par l’insuffisance de la prestation de la pianiste Lily Maisky, et se poursuivit par une création mondiale de Rodion Shchedrin, époux de Maya Plissetskaya, où Mischa Maisky put exceller dans la demi-teinte. Le Prélude et l’aria des Bachianas Brasileiras pour soprano et huit violoncelles remportèrent ensuite le plus de suffrages, grâce à la qualité des huit instrumentistes et au timbre sombre de la radieuse soprano Measha Brueggergosman. En deuxième partie, le Nocturne en ré mineur de Tchaïkovski permit à nouveau à Maisky de se distinguer dans l’art d’effleurer les cordes, tandis que le concerto pour violoncelle et cordes no 1 de Haydn n’échappa pas à de nouvelles imprécisions en particulier dans le registre aigu et l’allegro molto final.
Martine Duruz