Depuis l’automne 2003, Vincent Baudriller dirige le Festival d’Avignon avec Hortense Archambault.
Depuis l’automne 2003, Vincent Baudriller dirige le Festival d’Avignon avec Hortense Archambault, en revendiquant la place faite à des artistes aux
univers forts, qu’ils soient metteurs en scène ou chorégraphes. Un tandem artistique reconduit pour quatre ans en décembre 2006. Vincent Baudriller évoque l’approche programmatique et les temps forts de l’édition 2007.
Après Thomas Ostermeier en 2004, Jan Fabre en 2005, Josef Nadj en 2006, vous avez retenu Frédéric Fisbach comme artiste associé du festival 2007. Pourquoi ce choix ?
Vincent Baudriller : L’idée de l’artiste associé permet un dialogue avec un artiste en amont de la programmation Le projet est de proposer des regards sur le théâtre et l’art grâce à des approches différentes. Avec Thomas Ostermeier, nous sommes partis d’un théâtre de la mise en scène, de troupe, d’un théâtre reflet du monde. Puis vinrent deux artistes plasticiens et chorégraphes. La collaboration avec Jan Fabre fut l’occasion de développer un rapport poétique et intime à la création. Josef Nadj, lui, a permis d’explorer le thème de l’altérité et du dialogue avec d’autres cultures, d’autres territoires. Doté d’un imaginaire puissant, il s’est immergé dans l’œuvre d’Henri Michaux pour construire ensuite son identité, son propre spectacle.
Quant à Frédéric Fisbach, l’intérêt s’est cristallisé autour d’un metteur en scène qui travaille à partir du texte, de la langue et de l’écriture. Œuvrant en équipe, il crée souvent en association, confrontant son langage, son écriture de metteur en scène à d’autres formes artistiques ou à d’autres cultures. Ainsi la danse et son compagnonnage avec Bernardo Montet avec lequel il a co-dirigé Bérénice de Racine en 2001, le théâtre de figures en faisant appel à des marionnettistes traditionnels nippons pratiquant une forme de bunraku (marionnettes à fil parlant par la bouche d’un récitant placé sur le côté du plateau) pour Les Paravents de Jean Genet créé en 2002. Ou par le biais de l’écriture polyphonique d’Oriza Hirata, grande figure du théâtre japonais contemporain dont il a monté Gens de Séoul l’été dernier à Avignon. Frédéric Fisbach est un artiste avec lequel nous travaillons depuis plusieurs années en interrogeant l’écriture, la mise en scène, le rapport entre le public et l’œuvre.
Côté thématique, il y a eu l’épreuve du risque en 2005, l’ébranlement et la mise en danger de l’artiste dans le processus de création. Puis en 2006, le voyage et les traversées d’autres cultures. Qu’est-ce qui caractérise pour vous l’édition 2007 ?
Il est toujours réducteur de ramener l’ensemble du Festival à une formule, voire à quelques mots. À mon sens, ce qui rassemble les artistes invités cet été est la question de l’écriture. Comment une création théâtrale, chorégraphique, est d’abord une langue scripturaire qui écrit ou réécrit le monde dans lequel nous vivons. Pour en parler différemment, autrement que la forme utilisée notamment aujourd’hui dans les médias, afin de mieux interroger, questionner le spectateur. Il s’agit aussi d’inventer une langue, une écriture pour « se tenir debout ». Qu’il s’agisse de l’idée de la résistance à travers plusieurs projets concernant la Seconde Guerre Mondiale, du choix de Jean Genet pour Les Paravents abordant la Guerre d’Algérie, ou bien des artistes et auteurs africains présents cette année au Festival.
Comment abordez-vous ces écritures plurielles, celles de plateau (Garcia, Castellucci) et celles littéraires subverties par une mise en scène de la profération comme dans Les Paravents ?
C’est dans l’esprit du Festival que de montrer des projets qui ont tous l’écriture comme point de départ. Il y a les textes devenus des classiques contemporains adaptés de récits romanesques à la scène, à l’image du Méphisto de Klaus Mann et de Nord de Louis-Ferdinand Céline. Théâtre du verbe à la verve jubilatoire et aux acrobaties ludiques chez des auteurs-metteurs en scène, tel Valère Novarina qui ouvrira La Cour d’Honneur (L’Acte inconnu). Écriture aussi chez la jeune auteure metteure en scène Eléonore Weber ou chez Christophe Fiat qui vient de la littérature et commence son travail sur les plateaux. Sans omettre Gildas Milin, auteur autant que metteur en scène. Puis de grandes écritures, comme celles de Paul Claudel que monte Julie Brochen (L’Échange) ou le Roi Lear mis en scène par Jean-François Sivadier. Il s’agit d’un voyage entre des écritures classiques et des expressions très contemporaines avec plusieurs textes écrits pour le Festival. Citons également Rodrigo Garcia, Dieudonné Niangouna ou Ariane Mnouchkine, qui présente sa dernière création fruit d’une écriture collective. Enfin, les écritures qui s’inventent à l’image des chorégraphes Sasha Waltz et Raimund Hoghe.
Plusieurs propositions mêlent théâtre, musique, danse, vidéo. Qu’en est-il de ces croisements ?
Quelles sont les langues et les écritures au sens large nécessaires pour faire vivre un texte sur un plateau ? Toutes sont nécessaires, que ce soit la danse, l’image ou la musique. Les artistes de la génération comprise entre 30 et 40 ans sont dans un état d’ouverture vis-à-vis de ces différents médiums de manière de plus en plus naturelle. Les nouvelles technologies ne donnent-elles plus globalement accès à un registre de formes et d’écritures plus aisément qu’auparavant ? Il n’y a ainsi plus d’interdits dans l’utilisation d’écritures plurielles, multiples. Et la frontière entre les genres s’en trouve abolie, comme en témoigne le parcours d’Eléonore Weber, cinéaste, auteure et metteure en scène qui joue de cette transversalité. De même, Christophe Fiat est issu de la littérature et s’est progressivement approché du plateau grâce à la musique et à l’image. Pour Sentimental Bourreau, Mathieu Bauer développe depuis une dizaine d’années un travail lié à l’art du montage de façon cinématographique. L’un de ses premiers spectacles n’était-il pas Les Carabiniers d’après Godard ? Cette idée de coller les morceaux les uns aux autres fait partie de la démarche d’un artiste tout à la fois batteur au sein d’un groupe rock et metteur en scène. Cet alliage des deux fait intimement partie de l’identité de sa Compagnie.
Propos recueillis par Bertrand Tappolet