Coup d’œil sur le début de saison de Saint-Gervais.
Enthousiaste et toujours plus alerte, à l’instar de son vaillant directeur, Saint-Gervais a bâti sa saison 2010-2011 dans une perspective à la fois transversale, verticale et ‘nomade’, puisque cette année, théâtre et spectacles à tous les étages !
Ils pensent comme moi mais ils n’en disent rien.
(vers 506, Antigone, Sophocle)
Philippe Macasdar est dans l’escalier et veille chaleureusement sur le bâtiment, accueille, renseigne et salue les visiteurs d’un soir, les abonnés, les artistes en résidence, avec générosité et mansuétude.
Du 21 septembre au 9 octobre : Kalavrita des mille Antigone
Texte : Charlotte Delbo. Lecture : Philippe Campiche. Mise en scène : René Trusses.
Charlotte Delbo, communiste convaincue, assistante de Louis Jouvet, résistante de la première heure et déportée en camp de concentration, appartient aussi au monde des lettres français. Ecrivain et poète, sa première pièce, Qui rapportera ces paroles ? paraît en 1966. Son œuvre ensuite se divise principalement en deux cycles, l’un politique, l’autre plus précisément focalisé sur Auschwitz. C’est à ce dernier cycle que l’on rattachera Kalavrita, poème écrit sur une vingtaine de pages fait de courts paragraphes scandés de refrains, poème qui revisite le désormais inoubliable massacre perpétré dans le Péloponnèse par les troupes nazies. Ici, les vers décrivent l’émotion du scandale et la prose explique l’horreur. Mais de quelle tuerie s’agit-il ? Le 13 décembre 1943, femmes, enfants, vieillards furent enfermés dans l’église de Kalavrita pendant que toute la population mâle (environ 700 hommes) était tuée par les mitrailleuses allemandes à la sortie du village, en représailles à la mort de 81 soldats…
Le spectacle, texte et musique (harpe, violoncelle, piano et clarinette basse), a lieu dans le Temple de Saint-Gervais qui fait face au théâtre.
« Adieu, voyageur ! Quand vous traverserez le village pour regagner la route et rentrer chez vous, regardez l’horloge de la place. L’heure que vous lirez au cadran de l’horloge, c’est l’heure de ce jour-là. Le ressort de l’horloge s’est rompu à la première salve. Nous ne l’avons pas réparé. C’est l’heure de ce jour-là ».
(Kalavrita des mille Antigone, 1979, p. 35.)
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Du 5 au 16 octobre : Coups de foudre
Texte : Michel Deutsch et Frantz Fanon. Chef de troupe : Jean Louis Hourdin
« J’ai toujours imaginé ma place d’homme de théâtre dans la communauté, délégué par elle pour lui parler, dialoguer avec elle face au drame humain qui s’aiguise. »
Jean Louis Hourdin
Il y a vingt ans, à l’instigation de Jean Louis Hourdin, Michel Deutsch écrivait un poème imprécatoire, long monologue contre le monde occidental et l’idéologie capitaliste qui déjà piétinait tout sur son chemin.
Jean Louis Hourdin a adjoint aujourd’hui à ce texte la voix du poète antillais Frantz Fanon. « Après la désillusion des utopies fraternelles du début du siècle, il est urgent d’être des humains en recherche et en refus du massacre qui s’opère sous nos yeux. » souligne Philippe Macasdar dans le programme. Double regard de poètes sur le monde occidental qui prend ici la forme d’un cri pur et engagé, proféré pour penser l’homme et l’humanité autrement.
Les textes
Si le texte de Deutsch est toujours d’actualité, l’ajout, en contrepoint, des mots de l’immense poète antillais Franz Fanon donne à réfléchir, aux deux sens du terme. Donne à penser, et donne à voir en miroir. Car Fanon a souvent écrit sur l’échec de l’Occident et les dérives annoncées de l’impérialisme, tentant lui aussi de forger une nouvelle pensée, travaillant en profondeur sur l’histoire des peuples exploités et colonisés. Sans oublier aucune des nombreuses horreurs passées, il n’a jamais réclamé la vengeance, mais a plutôt tenté d’inventer une nouvelle façon de parler de l’homme et du vivre ensemble.
Michel Deutsch
De 74 à 83, Michel Deutsch a fait partie de l’équipe artistique de renom du Théâtre national de Strasbourg. Scénariste et metteur en scène, il est également un traducteur hors pair, notamment de livres de science-fiction.
Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Michel Deutsch place toujours dans ses écrits une dimension délibérément politique, s’attachant à donner une force réflexive à son théâtre créant principalement des relations telles que chaque élément est de fait en lien avec lui-même. Relations qui se prennent elles-mêmes pour objet, comme on le dit en philosophie. Deutsch excelle par ailleurs dans la restitution des problématiques historiques. On se souvient de son spectacle La Décennie rouge que l’on a pu voir au Théâtre Saint-Gervais en 2008.
Frantz Fanon
Frantz Fanon est devenu le maître à penser de nombreux intellectuels de ce que l’on appelait jadis le Tiers-monde. Son livre le plus connu, Les Damnés de la terre, est un manifeste pour la lutte anti-coloniale et l’émancipation des peuples. Cet ouvrage, et peut-être plus encore la préface écrite par Jean-Paul Sartre, ont été perçus rétrospectivement comme les textes fondateurs de la critique tiers-mondiste. Fanon a par ailleurs inspiré nombre de mouvements de libération en Afrique ainsi que le Black Panther Party aux États-Unis.
Penseur très engagé, il a toujours cherché à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. Dans ses livres et ses articles les plus célèbres, il analyse le processus de décolonisation sous les angles sociologique, philosophique et… psychiatrique, sa discipline première ayant été précisément la psychiatrie.
A noter qu’il est aujourd’hui redevenu à la mode en quelque sorte, car redécouvert par certains artistes, notamment des musiciens de rap français, qui se réclament de son combat pour dénoncer les injustices sociales et la misère avérée dans laquelle vivent les jeunes des cités, victimes plus souvent qu’à leur tour de bavures policières, et de mille autres insultes et discriminations dont on entend de plus en plus souvent les échos.
Rosine Schautz
« ….Qu’as-tu à dire à ces corps pris pour chair à canon
A ces damnés d’la terre chers à Frantz Fanon
Des champs d’coton au ghetto, à fond d’cale du bateau
Depuis l’temps qu’on nous enfonce la même lame de couteau
Au grand regret du temps béni des colonies,
De leur putain d’hégémonie sur mon ethnie
Garder la main mise sur nos sols, dépendances et dictatures
Ce n’est pas qu’une mauvaise lecture
Mais est-ce vraiment écrit ?... »
Extrait de Nature Morte, La Rumeur