Portrait d’un artiste énigmatique.
Une énigme, peu ou pas d’interviews, publicité néant, aucun glamour. Un petit monsieur recroquevillé sur ses touches dans la pénombre... et pourtant des salles enthousiastes. Qui est ce personnage ?
Un artiste aux conceptions bien définies
Né à « Leningrad » en 1950, Grigory Sokolov commence l’étude du piano à l’âge de cinq ans. A seize ans seulement, il devient l’un des plus jeunes lauréats du prestigieux concours Tchaïkovsky de Moscou – un prix alors nécessaire pour un jeune artiste voulant faire de la musique sa vocation – présidé alors par l’extraordinaire Emil Guilels. Mais c’est à Sviatoslav Richter, autre géant du piano, que la technique pianistique et l’art du musicien font songer ! Savoir-faire irréprochable, imagination, couleurs, caractère, intuitions, jamais l’artiste ne peut être pris en défaut. Tout au plus ses choix peuvent-ils se discuter. Et c’est toujours intéressant, car c’est comme ça que naît le débat !
Aujourd’hui, Grigory Sokolov s’impose comme l’un des pianistes singuliers de notre époque et ses récitals sont toujours salués par la critique et le public. Et pourtant ! Main gauche dans le dos, silhouette massive et rondeur faussement bonhomme, Sokolov entre sur la scène comme à son habitude : visage fermé, tout entier concentré sur la musique à venir, marquant d’un bref salut la présence du public. Dans sa lecture des partitions incroyablement architecturale, le jeu de Sokolov se déploie avec une facilité déconcertante. Sachant créer des attentes, il se profile comme un Moussorgsky de notre temps : tout est très dense, d’un fantastique inquiétant parfois, les moments recueillis ont toujours un pathétique authentique, jamais exagéré mais jamais anémique non plus. La plainte est douloureuse mais toujours pudique, sans esbroufe ! Et dans les segments rapides, le parcours se profile souvent comme une course à l’abîme.
L’artiste, les musiciens et le public
Après avoir collaboré avec de nombreux orchestres et chefs parmi les plus prestigieux (plus de 200 prétend une biographie !), Grigory Sokolov se dédie désormais presque exclusivement au récital. Quant à la musique de chambre, il affirme guère s’y intéresser. D’une part parce que la littérature pour l’instrument seul est immense ; mais d’autre part de par la difficulté à trouver un (ou des) partenaire(s) avec qui s’entendre. Pour Sokolov, jouer ensemble, c’est trop souvent tenter de trouver des compromis au lieu d’élaborer une interprétation commune. Il ne souhaite pas que la quête d’ « associés » prenne du temps sur le plaisir de jouer. En outre, pour cet artiste, le concert se prépare soigneusement certes, mais il doit y avoir une dimension d’imprévu dictée par le moment, de l’inspiration. La spontanéité et l’improvisation, pour ne pas dire l’instinct, bien anticipés, sont le stade le plus abouti de l’interprétation. Difficile de le réaliser quand on n’est pas tout seul ! Enfin, comme il n’y a pas de leader attitré, comment résoudre les différends entre les interprètes ?
Avec l’orchestre, l’exécution musicale lui paraît paradoxalement un peu plus aisée, car chacun a un rôle à tenir. Au chef et aux autres instrumentistes de fournir l’accompagnement à un piano qui peut s’assurer un rôle tout à la fois bien à lui et incitatif. Mais là encore une difficulté à s’adjoindre à autrui l’a conduit à diminuer le nombre d’occasions. Il y a trop souvent un nombre insuffisant de répétitions à son goût et le musicien craint le conflit de conceptions à propos d’un ouvrage. D’autre part, comme chef et orchestre changent avec les tournées, l’homme craint de devoir à chaque fois repenser toute l’interprétation, non pas après une relecture qu’il peut faire lui-même de la partition, mais en fonction d’une entente à reconstruire à chaque concert avec les autres.
On l’aura bien compris, le personnage, qui n’est pas homme de compromis, ne laisse jamais indifférent. En mars 2009, ce citoyen russe a annulé un concert à Londres, car les autorités britanniques avaient exigé de lui, comme de toute personne venant travailler en Grande-Bretagne, que sa demande de visa soit accompagnée de ses empreintes digitales. Il a vivement protesté en qualifiant ces méthodes de soviétiques !
Son répertoire
Là encore, le pianiste a des conceptions bien arrêtées. Le monde de Liszt lui paraît étranger ; il n’y est pas revenu depuis des dizaines d’années ! En revanche, il s’intéresse aussi bien à Rameau, Bach, Scriabine ou Schönberg... Les découvertes sur la musique et les instruments anciens ? Le concertiste pense que le type de clavier n’est dans le fond pas très important. C’est l’esprit même de la partition qu’il faut retrouver. Tout est dans le discours musical lui-même. A l’interprète de reconstituer une atmosphère. Les sons offerts doivent dessiner un paysage qui correspond à celui du compositeur.
Pierre Jaquet
Disques : Gravés en concert, nul ne s’en étonnera, et disponibles chez Naïve, notamment Chopin (sonate n° 2 + Etudes op. 25) ou Scriabine, Prokofiev (sonates) et Rachmaninov (Prélude) [Naïve /Opus 11 OP 30385 & OP 30386]
Concert à Montreux, samedi 28 août, Auditorium Stravinski, 19 h 30.
Jean-Sebastien Bach - « Partita n° 2 en do mineur BWV 826 »
Johannes Brahms - « Fantaisies » op. 116
Robert Schumann - Sonate pour piano en fa mineur « Concert sans orchestre » op. 14