Coup de projecteur sur trois démarches chorégraphiques
Au programme de la 64e édition du Festival avignonnais, du 7 au 27 juillet, la danse contemporaine, souvent métissée d’autres gestes artistiques, se taille une place de choix. Coup de projecteur sur trois démarches chorégraphiques qui marquent les mémoires par leur audace formelle et leur manière de réfléchir sur le mouvement entre le mobile et l’immobile, l’animé et l’inanimé.
Forêt des contes
Diplômée de philosophie ainsi que de l’Institut de la marionnette de Charleville-Mézières, Gisèle Vienne se passionne pour des écrivains tels Alain Robe-Grillet et l’Américain Denis Cooper. This is how you will disappear, confronte trois figures emblématiques. Une contribution souvent influencée par l’atmosphère des grands peintres romantiques allemands, à l’instar de Carl David Friedrich dont le fatalisme et l’obsession de la mort lui font découvrir le tragique du paysage.
Venus d’une sorte de nulle part archaïque, voici une juvénile athlète, perfection de beauté, un coach rompu au dressage des corps, usant d’un ascendant fondé sur la crainte autant que sur l’admiration, tente d’affronter le chaos qui vient. Enfin, une rock star nihiliste. L’ensemble oscille entre la suspension, le surplace végétal de la dépression, la vie à l’arrêt, et la continuité du temps, la marche du monde toujours contrariée, minée par d’invisibles forces.
Dérangeantes en diable, les créations de Vienne reposent sur plusieurs fondamentaux. Les obsessions de Cooper : la fascination pour la violence et l’érotisme. Ensuite, cette certitude que le monde est gouverné par des adultes irrationnels et incontrôlables. Enfin le goût pour le théâtre de figures et les rituels sur fond de légendes païennes.
Émotion plasticienne
Quinze ans après ses débuts (Quotidien démuni en 1995) et au terme d’une suite de six soli créés qu’accompagne une collaboration artistique avignonnaise particulièrement réussie avec Roméo Castellucci (Inferno et Purgatorio), la chorégraphe et danseuse genevoise Cindy van Acker confirme qu’elle peut bouleverser nos sens tout en les apaisant. Son art de la lenteur intermittente à effet médusant qui engloutit le regard du spectateur se déploie au fil de quatre pièces chorégraphiques. Un honneur fait à une chorégraphe d’ici sans précédent dans l’histoire du Festival de la Cité des Papes.
Obtus tire sa douceur ouatée de la grâce ciselée de gestes ténus travaillant bras et jambes ou courbant délicatement les mains semblables à des cartes battues. L’image du corps de la danseuse Marthe Krummenacher, que l’on a vue aussi chez Forsythe, est à la fois “têtue et fuyante, lisse et échappée“, comme l’écrit Roland Barthes pour ce qu’il nomme “le sens obtus“. Nixe pose un état de corps, à la fois charnel et immatériel. Si elle reprend la pose en croix du Corcovado ouvrant son corps, la danseuse Perrine Valli délie surtout une syntaxe de bras s’enrouant et se déroulant au gré d’une merveilleuse fluidité.
Pour Lanx, Cindy Van Acker développe un travail au sol qui, dans sa respiration même, semble dériver du yoga. Etendue sur le dos, la danseuse fait osciller ses bras autour de son axe corporel. Convoquant mains, bras et jambes, ses lignes corporelles participent d’une géométrie tour à tour souple et anguleuse. Les mouvements ne visent à ne détacher que ponctuellement l’anatomie de son support terrestre. Obvie offre un alphabet corporel qui se décline en une suite de séquences mettant en valeur une anatomie glissant à la surface du tapis de danse. Le corps de Tamara Bacci se concentre en des contractures paroxystiques pour mieux se relâcher, alternant saisissant empire sur soi avec un lâcher prise de la plus belle eau. Entre transfert du poids, de la gravité et abandon musculaire, se dessine une progression millimétrée parfois presque imperceptible.
Livre animé
A la racine de Flip Book dû au chorégraphe et danseur français Boris Charmatz, il y a l’ouvrage de David Vaughan, Merce Cunningham, un demi-siècle de danse. Vaughan, secrétaire, archiviste, témoin hagiographique du parcours chorégraphique de Cunningham. Le meilleur de cet opus est sans doute son iconographie, que Charmartz reprend à la scène sous forme de tableaux vivants, selon le procédé du flip book, sorte de photomaton animé où l’artiste invente des entre-deux images où les danseurs rampent ou rient.
« Tôt s’est imposée la conviction que ces images suffisaient à faire une pièce, à fabriquer de la chorégraphie, souligne Boris Charmatz. Il n’est pas si absurde que cela de passer d’un instantané à l’autre, car chacun d’entre eux est déjà empli d’une grande quantité de mouvements, sauts ou levés de jambes. Nous avons ainsi appris les images. Afin de mémoriser corporellement les 300 clichés de manière brute. » Vaughan l’affirme : « La danse s’ancre dans l’instant qui se présente, et sa vitalité, sa puissance et sa séduction proviennent justement du caractère unique de l’instant. Elle est aussi juste et impermanente que la respiration. » La démarche de Charmatz vient merveilleusement mettre en tension ce postulat. Le dispositif, lui, peut faire songer au travail d’Eadweard Muybridge, célèbre pour ses décompositions photographiques du mouvement.
Bertrand Tappolet
www.festival-avignon.com