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Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence
Entretien : Bernard Foccroule

Bernard Foccroulle nous parle de la gestion du Festival d’Aix, des œuvres programmées, des DVD enregistrés...

Article mis en ligne le juillet 2009
dernière modification le 13 août 2009

par François JESTIN

En provenance de la Monnaie à Bruxelles, Bernard Foccroulle a pris les rênes du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence en janvier 2007. Il établit un premier bilan, et nous dévoile les orientations futures.

A l’aube de votre 3ème édition du festival, pouvez-vous tirer un premier bilan ?
Oui, c’est une belle aventure, mais extraordinairement complexe à mener, plus qu’on ne peut l’imaginer de l’extérieur. Je dirais qu’il y avait un certain nombre de défis, qui faisaient partie de la succession de Stéphane Lissner, le premier était de mener à bien les productions que Stéphane avait mises en route – le Ring, De la maison des morts – le 2ème était d’accompagner la fin du chantier du Grand Théâtre de Provence, sa mise en activité, et la sortie de la Walkyrie. Ensuite, compléter la programmation de ces années-ci, et j’y inclus 2009, en fonction de contraintes très fortes. Le Ring et la résidence du Philharmonique de Berlin sont des projets fascinants, mais aussi très lourds, et d’un poids un peu démesuré par rapport à l’économie du festival. Du coup, l’espace disponible pour le reste est un petit peu plus contraint que dans des exercices habituels, passés ou futurs. A cela se rajoutent un certain nombre d’autres chantiers : l’ancrage du festival dans Aix et dans la région, je suis convaincu qu’on doit d’abord avoir des racines, que c’est dans la mesure où on peut créer un lien et une proximité avec un public proche qu’on peut aussi être très ambitieux et avoir de grands partenaires internationaux. J’ai essayé de renforcer cet aspect-là, qui était déjà présent. Et puis tout le travail médiatique, au sens très large du terme, c’est-à-dire donner au festival un écho par les radios, les télévisions, internet l’année dernière. De ce point de vue là le festival se porte bien, le fait qu’on ait réussi à trouver un accord avec les 2 radios (France musique et Radio Classique), le fait qu’Arte soit présente d’une manière forte, mais aussi France Télévisions et d’autres, l’année dernière 3 productions sur 6 ont été télévisées.

Les auditeurs ou téléspectateurs, ont-ils accès à l’intégralité des spectacles ?
Vous avez l’exhaustivité des opéras, et la grande majorité des concerts. Il y a un développement de l’offre du festival, et c’est là qu’internet est intéressant, qui va être je pense un support complémentaire. Les équipes qui travaillent sur le net sont plus légères, et les questions de droits sont moins lourdes, Arte a créé l’année dernières plus de 20 heures de programme de grande qualité. Arte sera présente cette année sur 3 semaines, et l’offre sera probablement plus importante en quantité, en qualité et en diversité, donc on est sur quelque chose qui va être très représentatif.

Bernard Foccroulle
© Johan Jacobs

Imaginer une programmation qui succède à la tétralogie de Wagner, avec le Berliner Philharmoniker, est-ce un challenge qu’on peut relever ?
Je pense qu’un projet artistique vit toujours de contraintes, sans contraintes on n’est pas créatif. Mais disons que la crise économique ajoute à la difficulté. Forcément on est plus exposé, en tant qu’institution qui s’autofinance aux deux tiers, dans une situation comme celle d’aujourd’hui, on est obligé d’être prudent. Ça se passe plutôt bien, avec une billetterie très favorable, une prévision de mécénat revue un petit peu à la baisse en octobre denier en fonction de la crise, mais je pense qu’on va atteindre l’objectif fixé. Les indicateurs sont favorables, mais les contraintes qui pèsent sur le festival restent lourdes, et c’est pour cela par exemple que nous ne donnons pas de représentations au Grand Saint-Jean, décision très douloureuse, mais je ne voyais pas comment équilibrer l’ensemble des lieux de spectacles. Ce qui existe aujourd’hui au Grand Saint-Jean est une infrastructure de qualité, mais lourde, qui doit être entièrement démontée après chaque festival, et représente un coût important. Je souhaite y retourner le plus vite possible, peut-être sous forme de concerts, dès l’année prochaine.

Y aura-t-il une tétralogie sur une saison ?
Non, ce n’est pas une question uniquement financière, le Berliner n’est pas prêt à le faire. Le volume des répétitions nécessaires pour reprendre l’ensemble du cycle n’est pas compatible avec leurs fonctions d’orchestre philharmonique. On a espéré à un moment reprendre le cycle en Asie avec un autre orchestre, mais pour l’instant ce n’est pas confirmé.

Le financement est-il difficile à boucler en ces temps de crise ?
Les subventions publiques représentent entre 30 et 35% du budget : la moitié provient de l’Etat et l’autre est répartie entre la ville, la Communauté du Pays d’Aix, le Conseil Général et le Conseil Régional. A cela s’ajoute cette année une subvention attribuée par la Commission européenne – d’un montant maximum qu’on puisse obtenir pour un festival – mais il s’agit de 100’000 €, donc cela montre que les ressources disponibles sont limitées.

Certains mécènes se sont-ils retirés ?
D’abord, le mécénat est vital pour le festival : il représente à peu près 3 millions d’euros, soit l’équivalent de la part de l’Etat, point remarquable pour un festival en Europe continentale. Mais cet apport financier, dont nous n’avons pas la garantie totale, nous expose en conséquence. Ce que je constate aujourd’hui, c’est avant tout une très grande fidélité de nos partenaires, qui honorent pour certains des accords pluriannuels. J’en retire un élément très positif : globalement le festival a développé avec les entreprises et avec les mécènes individuels des rapports de vrai partenariat, nous sommes dans une logique d’échange, et je pense que ça nous conforte pour les années qui viennent. En même temps, personne ne peut nous dire de quoi demain sera fait, et donc pour 2010 nous sommes évidemment prudents, nous budgétons un petit peu en-dessous.

« L’infedeltà delusa » en 2008 à Aix

La construction du GTP a amené une belle et grande salle dans la ville, mais n’y perd-on pas un peu de la magie du ciel étoilé de la cour de l’Archevêché ?
Différents éléments de réponse : nous n’avons pas quitté l’Archevêché, qui reste le cœur du festival. On est ici chez nous, plus que partout ailleurs. Et surtout c’est ici que nous avons quantitativement le plus grand nombre de représentations. C’est un petit peu le lieu mozartien par excellence – pas le seul lieu mozartien, nous aurons cette année la Flûte au GTP – il est évident qu’il y a une sorte d’adéquation au répertoire mozartien, par l’environnement, la capacité de la fosse, la scène. Par contre, des grandes opérations comme De la maison des morts, les grands Wagner, ne sont pas possibles techniquement à l’Archevêché. Ensuite, très profondément, je veux croire que ce n’est pas que le plein air qui fait le charme du festival d’Aix. Je crois que ce qui fait son charme, c’est un ensemble de facteurs, dont le rapport avec la ville. Le patrimoine architectural colle très bien avec un festival qui s’est concentré sur Mozart, le baroque, mais en même temps, pouvoir présenter des formes contemporaines au Jeu de Paume, des spectacles comme le Janacek ou la Flûte de Kentridge au GTP, nous permet de voir différentes approches du monde mozartien et de les confronter. Un festival doit être un lieu de confrontation. J’aime la notion de confrontation, de rencontre, entre publics, artistes qui viennent du monde entier, entre répertoires, et entre les interprétations. Nous aurons cette année deux chefs mozartiens aussi différents et passionnants que Minkowski et Jacobs, et puis le festival n’ayant pas d’orchestre à demeure, garde cette capacité à inviter les formations qui sont censées être les plus adéquates pour tel ou tel répertoire.

On a parlé de Mozart, il reste le fil rouge du festival ?
Je dirais que Mozart est le premier fil rouge, à mes yeux le baroque est le fil rouge numéro deux, et je pense que la création est ensuite indispensable, ne fusse que pour éviter la routine. Toute création amène un afflux d’énergie positive, par la présence du compositeur, des artistes qui l’entourent, cela contribue à la vitalité. La création fait partie de notre identité.

Avez-vous passé commande de créations ?
Oui une série de commandes, il y en a une qui est passée à un compositeur jordanien, Saed Haddad, qui sera donnée l’année prochaine. J’ai aussi passé commande à George Benjamin pour un opéra qui fera l’objet d’une coproduction internationale très ambitieuse.

Quelles sont les orientations de votre programmation artistique ? Du baroque ?
J’ai plein d’idées de baroques. Et puis il y a des grands classiques, très centraux dans le répertoire, il y a par exemple plusieurs ouvrages de Verdi que je voudrais faire. Le retour du bel canto n’est pas dans mes priorités. Je crois dans l’opéra comme une œuvre d’art total, un équilibre entre la dimension musicale, théâtrale, scénographique. Mon expérience de l’opéra seria romantique est très souvent décevante, ne fut-ce que par la qualité des livrets, souvent faibles. Je trouve que c’est un répertoire qui tend plus vers un opéra de consommation, que vers un opéra porteur de vrais enjeux artistiques. En plus, d’autres le font très bien, comme Pesaro. Je pense en revanche que le bel canto baroque est souvent plus porteur, notamment chez Haendel, il y a une telle théâtralité qu’il arrive à détourner les formes les plus conventionnelles, pour en faire des ouvrages qui ont un grand impact dramatique.

Vous parliez des confrontations des divers publics ? Du jeune public, du public local, du public plus fortuné ?
Oui, il y a d’abord une réalité : plus de 50% du public du festival est un public local. 50% de public local, c’est possible en maintenant, de manière volontaire, des tarifs très accessibles (entre 25€ et 50€ pour les adultes, les jeunes ont des tarifs encore moins élevés), et un certain nombre de choses sont offertes à la population : projections sur grand écran, Parades cette année, … Vous avez également ce public fortuné, parisien et étranger, et très heureusement, car on en a besoin, c’est grâce à eux que les places très chères se vendent ; vous savez, 100 places très chères rapportent plus d’argent que 1000 places très bon marché.

« Die Walküre », enregistré à Aix par BelAir

Concernant la recherche de nouveaux artistes, de jeunes chanteurs, quel est le rôle de l’Académie européenne de musique ?
L’Académie fonctionne bien, nous sommes de plus en plus attachés à suivre les jeunes talents que nous avons recrutés. On entend en auditions entre 400 et 600 jeunes chanteurs à travers le monde chaque année, puis on en sélectionne quelques dizaines. Et puis on fait un travail de formation assez approfondi, de technique vocale, interprétation stylistique, travail scénique, avec des moments de valorisation que sont les concerts, cette année avec la Camerata Salzbourg et Louis Langrée. Le 2ème niveau, ce sont les productions que nous montons avec les meilleurs d’entre eux : Dido and Aeneas, les Madrigaux, l’Infedeltà delusa les années passées, Orphée aux enfers cette année à l’Archevêché, qui est un défi. Je souhaite faire de l’Académie européenne de Musique le fer de lance d’un réseau européen, de lieux de formation, de production, et de diffusion, et je constate qu’aujourd’hui en Europe, il y a toute une série de lieux qui sont demandeurs pour avoir des productions du festival, dans des conditions financières qui ne sont pas extravagantes, et avec une qualité qui est celle du festival. Mon souhait est de pouvoir, dans quelques années, faire la preuve que nous avons réuni quelques-uns des meilleurs talents de la génération montante.

Le Jardin des voix de William Christie et Paul Agnew a la même activité, de recherche de jeunes talents, certains jeunes sont communs aux deux structures
Il y a un certain nombre d’éléments communs, c’est vrai. Nous sommes en relation régulière, d’autant que William Christie est invité du festival à peu près tous les 2 ans, il a dirigé The Fairy Queen l’année dernière, et revient en 2010. Le Jardin des voix est sans doute plus ciblé baroque, alors que l’Académie est plus large dans son spectre, avec Mozart, le contemporain, et cette année, pour la première fois, le Lied et la mélodie.

Quelles différences relevez-vous entre la direction d’une maison d’opéras et celle d’un festival ? N’a-t-on pas un petit coup de déprime fin juillet, en se disant que ça ne recommence que dans un an ?
Oui, il y a un petit peu de ça quand même, l’écart entre la fin du festival et le début du suivant est très long. Mais il est compensé par une activité considérable, et je pense que de ce point de vue là, Aix est l’un des festivals au monde les plus actifs en dehors de sa période festivalière. Cette année, on a 5 productions qui voyagent, et qui nous requièrent beaucoup. Cette semaine, nous avons la première de Siegfried à Salzbourg, Ben Heppner est malade, et c’est nous qui nous occupons de le remplacer. Nous avons piloté toute la tournée de l’Infedeltà, nous avons eu des malades à répétition, et avons réussi à sauver tous les spectacles, mais c’est un énorme travail. La petite équipe de 40 personnes du festival gère comme ça des tournées à travers l’Europe, des coproductions avec des lieux parfois plus argentés, plus solides que nous, ce qui fait qu’on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer. C’est d’ailleurs une question qu’on se pose aujourd’hui : quelles sont nos limites, faut-il continuer à augmenter le volume de ces activités-là ?

Des DVD sont parus sous plusieurs étiquettes (BelAir, DG), avec un démarrage du Ring par die Walküre chez BelAir, pourquoi ?
Très clairement, le festival n’a pas la maîtrise de la production des DVD, il est dépendant des exclusivités des artistes, de l’intérêt de certains producteurs pour certaines oeuvres. Par exemple, pour sortir De la Maison des morts chez DG, ça a été un parcours du combattant, parce qu’au départ, ils n’en voulaient pas. On a des partenaires privilégiés, BelAir en fait partie, mais en même temps nous n’avons pas d’exclusivité.

Etes-vous toujours musicien et encore compositeur ?
Je peux vous répondre très précisément : hier, j’inaugurais l’orgue restauré de la cathédrale de Châlons-en-Champagne, mon activité de concertiste ne s’est pas tarie. Par contre pour la composition, pour l’instant c’est très difficile, le degré d’exigence et l’importance des défis du festival font qu’il est difficile de se consacrer en même temps à la composition, c’est un équilibre que je n’ai pas encore réussi à trouver.

Propos recueillis par François Jestin