Rencontre avec Mathilde Reichler qui assurera la mise en scène du spectacle.
Les Jardins Musicaux de Cernier verront cet été (les 30 et 31 août) la
création scénique de l’œuvre inachevée de Modeste Moussorgski, dirigée par Valentin Reymond, orchestrée et complétée par les soins du jeune
compositeur biélorusse Valeri Voronov.
Ce dernier a reçu commande de l’Association « Le Mariage-Moussorgski », fondée par Mathilde Reichler et Georges Starobinski des Universités de Genève et Lausanne et Marc-André Rappaz du Conservatoire de Genève. Cette Association a obtenu ensuite la collaboration de l’Opéra Décentralisé Neuchâtel et de La Bâtie-Festival de Genève pour la réalisation du projet.
Théâtralité
Mathilde Reichler assurera la mise en scène du spectacle. Elle a consacré son mémoire de licence ès lettres (musicologie, russe) à Moussorgski et elle continue à approfondir, dans sa thèse de doctorat, ses études sur
« Moussorgski et la question du récitatif dans l’opéra russe du 19ème siècle ». La création scénique du Mariage est pour elle l’occasion de sortir l’œuvre de la réflexion musicologique et de démontrer la théâtralité du réseau de motifs qui en constituent le tissu musical.
En 1868, nous dit-elle, le compositeur était à la recherche de quelque chose de nouveau, aux antipodes de ce qu’il avait entendu jusque-là, et notamment de la virtuosité vocale et de l’opéra italien. Dans sa correspondance, il exprime son ambition de trouver une mélodie en accord avec le langage parlé, de créer une véritable « conversation musicale sur scène ».
« J’aimerais (…) que ma musique soit la restitution artistique du langage humain avec ses inflexions les plus subtiles ». C’est la première fois dans l’histoire de la musique qu’un compositeur compose uniquement sur un texte en prose sans le modifier d’aucune façon. Avant lui, Alexandre Dargomyjski avait lui aussi utilisé une pièce de théâtre telle quelle, Le Convive de pierre de Pouchkine (une variation sur le thème de Don Juan), pour la mettre en musique. Mais la pièce était en vers. Choisir la prose de Gogol, dont le protagoniste était en outre le parfait contraire du Don Juan de Pouchkine, constituait une provocation supplémentaire. Les deux compositeurs, désireux de renouveler l’opéra et de se rapprocher de la littérature, sont ainsi à l’origine du genre de l’opéra littéraire. Toutefois, ayant joué le premier acte du Mariage devant quelques amis, Moussorgski, déçu par leur réaction, abandonna le projet pour Boris Godounov.
Conversation musicale
Valeri Voronov a donc orchestré le premier acte et créé un deuxième tableau, tout en coupant quelques scènes de Gogol, pour concentrer l’action autour du personnage principal de Podkoliossine. Le langage de Moussorgski était déjà moderne, audacieux dans ses mouvements harmoniques peu traditionnels et son désir d’exposer constamment l’auditeur à la surprise. Rimski-Korsakov critiquait beaucoup son collègue pour ses « fautes » musicales et son non-respect des règles. La partition est pleine de couleurs, de changements de registres, proche des Enfantines, où le langage « capricieux » des enfants est caractérisé par de nombreuses ruptures dans la composition. Valeri Voronov, tout en reprenant certains motifs de son prédécesseur par souci d’unité, conserve tous ses droits à l’originalité et à l’invention. Le changement stylistique illustre le passage d’un lieu à l’autre, entre les deux parties du spectacle, et met en valeur de plus en plus le côté absurde de la situation. Certains instruments prennent un rôle important, s’incarnent et dialoguent avec les chanteurs. On est proche du fantastique. Il s’agit bien d’une « conversation musicale parfaitement invraisemblable » comme le dit le sous-titre choisi par la production. Gogol parlait d’« événement invraisemblable » et Moussorgski, dans sa correspondance, qualifie son œuvre de « conversation musicale » pour la distinguer du genre de l’opéra.
La scénographie a prévu une seule structure pour les deux tableaux, dans laquelle l’orchestre est intégré. La chambre du célibataire occupe le niveau supérieur, suggérant le vertige du personnage à l’idée de quitter son isolement. Les niveaux spatiaux reflètent les différents niveaux sociaux en présence. Les surtitres seront également intégrés dans le décor, la lecture, abondante, faisant partie du spectacle.
Parallèlement à la reprise du spectacle à l’Alhambra dans le cadre du Festival de la Bâtie et en collaboration avec l’Université de Genève, divers événements auront lieu à Genève les 1er et 2 septembre :
– Une présentation de l’œuvre par Mathilde Reichler, et Olga Skatsko au piano.
– Une rencontre publique Philippe Albèra / Valeri Voronov après la première genevoise ;
– Le 2 septembre, une table ronde au Foyer du Grand Théâtre à 12h. sur la traduction à l’opéra, précédée par un moment musical et suivie d’un buffet russe.
– Le 6 septembre à 11h. au Foyer aussi, une autre table ronde, dirigée par Alain Perroux sur les relations des artistes à l’héritage du passé, avec la participation du metteur en scène Romeo Castellucci notamment.
D’après des propos recueillis par Martine Duruz
Samedi 30 août, 20h30 (première) & Dimanche 31 août, 17h00 :« Le Mariage » (opéra). 1er tableau : Modeste Moussorgski, création scénique en Suisse, nouvelle orchestration de Valeri Voronov. 2ème tableau : Valeri Voronov, création mondiale.