Survol d’une saison lyrique imaginative qui ne ressemble à aucune autre.
Pour qui passerait par Bilbao, dans le Nord de l’Espagne, afin de visiter le Musée Guggenheim par exemple, une étape s’impose par le Teatro Arriaga. Ce théâtre délicieusement rococo est désormais présidé par Emilio Sagi, dont les lyricomanes suisses ont pu apprécier les mises en scène à Genève ou à Lausanne.
Alors que la fin octobre est occupée par Clementina une zarzuela baroque de Boccherini (mais oui !), succède El barberillo de Lavapiés, une zarzuela plus traditionnelle due à Francisco Barbieri (Tambascio / Rufio ; 27, 28, 30 et 31 janvier), puis L’Isola disabitata, un opéra cette fois mais écrit par Manuel García, maître du bel canto et père des illustres Malibran et Viardot (Sagi / Fernández Aguirre ; 11, 12, 13 et 14 février), et enfin Mirentxu, une zarzuela de coutumes basques de Jesús Guridi (Sagi / Giménez Carreras, avec Maria Bayo ; 19, 22, 24 et 26 juin). Concerts, récitals et théâtre complètent l’offre.
Zarzuelas en sauce
Au Teatro Arriaga, on se donne à la zarzuela. Quoi de plus naturel ! Ainsi de Château Margaux et La viejecita, deux géniales zarzuelas en un acte de Fernández Caballero, couplées sous l’égide de Lluis Pasqual.
Manuel Fernández Caballero (1835-1906) n’est plus exactement un inconnu des mélomanes francophones, puisque Los sobrinos del capitan Grant (les Neveux du capitaine Grant) avaient été donnés il y a peu à l’Opéra de Nancy (voir Scènes Magazine de mars). Son œuvre reste diverse, par le nombre (près de deux cents zarzuelas !) et par l’inspiration. La seule Viejecita (la Petite Vieille, 1897) constitue un modèle dont on voit peu d’équivalent pour le jaillissement de l’inspiration mélodique (on en jugera sur disques : Orfeon, Montilla ou Blue Moon, disponibles en Espagne ou sur internet). Château Margaux (1887), en français dans le texte, est moins célèbre dans son pays, mais mériterait autant de l’être. Si ce n’est qu’à Bilbao la production de Pasqual dépèce la pièce qui en devient méconnaissable. Il s’en explique : cette œuvre évoque son enfance quand il l’entendait à la radio. Soit ! Cette nostalgie, qui lui est propre et n’appartient qu’à lui, le conduit à faire disparaître le livret, remplacé par l’intervention d’un concours radiophonique écrit de sa main, formant un joli décor de gros poste de radio façon années 50. Seuls restent les airs. Cantonné derrière une toile d’arrière-scène, l’orchestre se perçoit comme un ronron lointain. On craignait donc la suite : La viejecita.
Le premier tableau reprend l’argument précédent, mais s’introduisent les personnages de la pièce originale (des officiers espagnols et britanniques à la fin du XVIIIe siècle), avant un second tableau où – miracle ! – c’est bien La viejecita, son histoire, ses personnages et son décor qui surgissent. L’orchestre lui-même se découvre et la toile qui le cachait se soulève. Le charme alors opère, avec ses nombreux solistes et son chœur répartis sur un escalier monumental, sertis de costumes fastueux sous des lustres de cristal, grâce au talent de Pasqual, peut-être, mais surtout du signataire de l’œuvre.
Relevons une voix exceptionnelle, celle du jeune ténor Borja Quiza, un chanteur promis à une belle carrière. Sa partenaire Sonia de Munck ne manque cependant pas de prestance, comme, et malgré tout, Jesús Castejón, aussi bon acteur que chanteur, et présentateur radiophonique d’occasion. Pour le peu qu’on l’ait entendu, l’Orchestre philharmonique de Bilbao semble adapté, sous la direction de Miquel Ortega (que l’on a pu mieux apprécier récemment à l’Opéra de Lausanne dans une autre zarzuela : Pan y toros de Francisco Barbieri). Bref, une occasion pour moitié manquée.
Pierre-René Serna