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Saison 2010/2011 de Bonlieu, Scène nationale, Annecy
Annecy : Arts métissés

La variété est le maître-mot de la saison qui débute à Annecy.

Article mis en ligne le octobre 2010
dernière modification le 15 octobre 2010

par Bertrand TAPPOLET

La livraison saisonnière de Bonlieu Annecy offre un bel exemple d’arts mêlés. Où les gestes artistiques se conjuguent pour dire le monde. Des classiques revisités au contemporain aux couleurs du drame désillusionné. Du flamenco toréant avec la mort à une réflexion dansée sur le port du hijab ou voile intégral.

Rituels
Dans El final de este estado de cosas, redux, les pieds du danseur et chorégraphe Israel Galván sculptent le sable d’une aire désertique, cérémonielle. Ses lignes de corps animales magnétisent l’espace. L’art de Galván est véritablement jondo. D’une extrême pureté, il se déploie dans le vide et la mise en danger perpétuelle, ne se manifeste que le temps du remate. Ce qui advient alors fait voler en éclats l’espace et le sculpte soudainement entre ténèbres et lumière. Modelée sur le vide, entre musicalité et silence, se déploie une « messe inversée ». La danse se fait un alphabet tellurique qui ramène de loin en loin à l’atmosphère des films de Glauber Rocha et Luis Buñuel.
Alain Platel et Frank Van Laecke présentent Gardenia, une pièce jouée par sept travestis, âgés de cinquante-cinq à soixante-cinq ans. Des vécus poignants dans des corps maladroits devenus fragiles. Derrière la façade vieillissante, des essences de vie. L’un est infirmier, les autres sont coiffeur, pâtissier ou peintre. Le public est amené à se recueillir pour rendre hommage aux artistes d’un cabaret de travestis barcelonais contraint à la fermeture. Le duo artistique réussit ce petit miracle scénique de sertir de pudeur la possible impudeur du propos. Le travestissement nait pas à pas, transformant un être en icône façon Lisa Minnelli ou un autre prend les traits de Marlène Dietrich. Entre nostalgie et docudrame, Gardenia sait toujours garder une distance juste et un respect face à ceux qui se métamorphosent. Le spectacle offre une trouée dans un univers méconnu avec une force que l’on a rarement vue depuis le reportage photo de l’Américaine Susan Meiselas sur l’univers du strip-tease forain itinérant au fin fond de l’Amérique dans les années 70, Carnival Strippers.

« Gardenia »
Photo Luk Monsaert

La danseuse Héla Fattoumi interroge le voile de la femme musulmane dans un solo. Manta, loin d’être une danse des voiles, sait dire avec bonheur ce qu’il reste du corps, des ses mouvements, une fois celui-ci enseveli dans un large tissu dont le port est souvent décrit comme confortable. L’importance du regard s’affirme au cœur d’un dispositif plastique aussi envoutant que fantasmatique : le hidjâb. De la forclusion visuelle d’une anatomie, d’un être surtout, une nouvelle identité peut-elle naître, un mouvement de la conscience, vital, une fluidité sensuelle aussi, au-delà de tous les asservissements ? Aux yeux de Héla Fattoumi, Manta s’essaye à « proposer au public une interrogation face à des images, des représentations qu’on peut avoir d’une femme voilée. Le spectacle interroge plus la liberté de la femme que la question du voile intégral. C’est en fait la question de la disparition du corps qui nous intéressait, Eric Lamoureux et moi : quel corps y a-t-il derrière le tissu ? Nous avons choisi un voile couleur chair pour se démarquer de la femme iranienne ou d’Arabie saoudite, qui porte le voile noir. C’est un voile métaphorique, un vêtement symbole. »

Agora théâtrale
C’est un chœur malade que met en scène Amnesia. Modulant ses effets subtils et puissant, l’opus invente un monde en noir et blanc. Une famille de Tunis, au cœur du pouvoir, apprend le limogeage du père. Il se terre dans sa bibliothèque, lorsqu’un incendie survient. Hospitalisé pour confusion mentale, Yahia est interrogé par des psychiatres chargés de découvrir les origines du drame. Les scènes, fondues au noir comme au cinéma, entraînent les protagonistes dans une chute sans fin sociale, personnelle, politique. Médecins, avocats, hommes d’affaires qui l’entouraient, se désolidarisent de Yahia. Et l’on se prend d’une certaine compassion pour cet être puissant et maintenant déchu au passé trouble. Néanmoins l’ombre des Milosevic, Saddam Hussein et autres responsables de crimes contre l’humanité plane au dessus de cette atmosphère délétère. Tandem artistique tunisien, Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, offre une création très chorégraphique, un vrai démontage des mécanismes du pouvoir.

« Pinocchio »
Photo Elisabeth Carecchio

Une scénographie réussie de cabines de bain mobiles accueille Les Estivants de Gorki. Le metteur en scène Erica Lacascade s’est sans doute souvenu du film de Visconti, Mort à Venise. Il a su vivifier une partition complexe tissée de discours. Dans une société aux horizons obscurs et cadenassés, le texte est superbement servi par une troupe de juvéniles acteurs. Parmi lesquels, Lacascade qui incarne Chalimov, un écrivain adoubé par le succès, cynique et profondément désenchanté. D’une vie ayant perdu tout sens, fusent des propos croisés sur l’amour, le couple, la révolution et l’art passés par les 14 personnages. Comme chez Tchekhov, l’action est d’une extrême ténuité. Et tout l’art consiste à tromper la vacance existentielle et l’amertume des illusions perdues par une suite de stases en forme de farniente à la plage et de fêtes échevelées. Une sourde langueur nappe des conversations, entre déni de soi et mépris des autres, au cœur d’une singulière journée de vacances.

Bertrand Tappolet

Rens. et Rés. : www.bonlieu-annecy.com