Cuvée espagnole pour le Festival Montpellier Danse, qui aura lieu du 19 juin au 4 juillet.
La nouvelle et superbe déclinaison du Festival Montpellier Danse du 19 juin au 4 juillet est empreinte d’une présence électrique de l’Espagne. Ainsi les créateurs ibériques qui enchanteront les nuits festivalières ont pour noms : Mercedes Ruiz (Mi útimo secreto), Israel Galván, Andrés Marín (El cielo de tua boca) et Blanca Li.
Cette dernière brasse les cartes de plusieurs grammaires chorégraphiques : flamenco, hip hop, danse classique et baroque. Cette édition de Montpellier Danse voit aussi l’apparition longtemps espérée de l’une des figures étendard de la danse contemporaine américaine, Mark Morris (Mozart Dances : Eleven, Double /Gran Duo).
Quatuor ibérique
En ouverture du Festival, la fantasque chorégraphe Blanca Li, qui dirige une école de flamenco à Séville, déplie les volets d’un célèbre triptyque signé Jérôme Bosch, Le Jardin des Délices, à l’occasion de la création d’une pièce pour 10 danseurs. S’y enchevêtrent les imaginaires de l’Orient et de l’Occident, dans une ode à l’émancipation des femmes. « Au fantastique et à la fantasmagorie des images, à l’entremêlement des règnes végétal, minéral et animal, cette œuvre majeure de Jérôme Bosch, le Jardin des délices allie le réalisme et la modernité d’une démarche qui quitte l’iconographie classique pour confronter le religieux à une humanité tourmentée, explique la chorégraphe. J’ai toujours été tentée de mettre en mouvement cette expression picturale, de faire naître un ballet de cette œuvre “sacrilège” où l’enfer se mêle au paradis, le satirique à la morale, où l’obsession du péché et du salut atteignent une force inégalée. Je me suis toujours attachée, dans mes créations, à ce que divers univers se mêlent, et surtout qu’ils tissent ensemble la trame d’une aventure artistique qui procède de cette rencontre. »
Pour l’écrivain et essayiste Georges Didi-Huberman, l’art d’Israel Galván est d’une pureté hors du commun. Il se déploie dans le vide et la mise en danger perpétuelle. Ce qui alors se révèle fait voler en éclats l’espace et le sculpte entre ténèbres et lumière. Tout est modelé sur le vide, entre fracas et silence, dans ces solitudes du danseur si baudelairiennes. Le poète n’avait-il pas dit combien on ne crée jamais que dans et avec le peuple de ses solitudes ? La danse de Galvan célèbre l’assomption d’une forme pure, musicale. El Final de este estado de cosas, Redux creuse le sillon de ses plus intimes failles. Douleur, solitude, mort sont empaumées avec un sens de la dérision tragique éminemment bunuelien. À la fois tendre et brutal, extatique et inattendu, étale et elliptique, le flamenco revisité par Galvan est de ces danses qui crient, ouvrent le corps et l’immobilisent dans une prière enfiévrée. Il y a ces incroyables et burlesques mouvements de bassin, l’anatomie rehaussée de faux seins et la mort dansée debout dans un catafalque. Une énergie rock traverse ce flamenco qui rejoint la danse enténébrée du butô, où l’age d’enfant rejoint celui du vieillard. Un corps d’oiseau tournoyant sur lui-même, d’une extrême ductilité met en mouvement le sensible au cœur de rythmes fait de tension et d’arrêts menés à la lisière du déséquilibre.
Sur le fil
« Que nous importe à toi et à moi un bon acrobate, tu seras cette merveille embrasée, toi qui brûles, qui dure quelques instants. Tu brûles, sur ton fil tu es la foudre, ou si tu veux encore un danseur solitaire. Allumée je ne sais par quoi qui t’éclaire et te consume à la fois c’est une misère terrible qui te fais danser. Le public ? Il n’y voit que du feu, et croyant que tu joues, ignorant que tu es l’incendiaire, il applaudit l’incendie. » Dans Un Funambule, le chorégraphe et danseur Anjelin Preljocaj s’inspire du texte de Jean Genet, lui-même tiré d’un épisode amoureux de la vie de son auteur. Ou la peinture de la violence de la domination totale exercée par le maître sur sa créature. Mais pas seulement. Oser dire ce texte avec le corps est sans doute proche ici d’oser rester en vie, d’oser continuer à se travailler comme pour en finir plus lentement, plus lucide dans l’extrême émotion qui nous étreint à chaque aube, à chaque lever de rideau, à chaque confrontation avec soi et l’autre. A 52 ans, Preljocaj se coule dans une émotion sur le fil d’une certaine lucidité. Alors, avec le corps, dire ce magnifique poème sur la posture périlleuse de l’artiste, c’est se questionner encore, se désirer encore, c’est découvrir la lumière éblouissante d’un avenir flou, c’est désirer encore désirer. « Il parle tellement de l’engagement artistique, avec une syntaxe ciselée comme un diamant noir qui articule une pensée sur la mort, l’effacement, la mise en danger personnelle, physique, totale, qu’il est pour moi l’un des écrits les plus justes sur la danse, relève Anjelin Preljocaj. Ce mot revient toujours dans Le Funambule, mais de façon décalée, comme métaphore pour parler d’autre chose. Et finalement, il se retourne comme un gant : ce texte prend une fulgurance étonnante quand on l’applique vraiment à la danse. »
Bertrand Tappolet
Rens et rés : www.montpellierdanse.com